«Pauline Julien. Femme pays»: les Trois Grâces de Pauline
Il y a une indéniable poésie dans le titre Pauline Julien. Femme pays, le nouveau film d’Anaïs Barbeau-Lavalette consacré à l’emblématique chanteuse québécoise. Or, à l’issue de ce beau drame biographique aux allures de flot de réminiscences, les deux derniers mots, « femme » et « pays », revêtent une dimension éminemment concrète. Ainsi (re)découvre-t-on une artiste passionnément féministe et souverainiste qui vécut, chanta et aima, comme elle l’entendait, avec force ardeur et conviction. Trois femmes non moins inspirantes, la réalisatrice et coscénariste Anaïs Barbeau-Lavalette, la coscénariste Véronique Côté et l’actrice Suzanne Clément reviennent sur le film.
« Pauline Julien est dans le giron de ma vie depuis longtemps », confie Anaïs Barbeau-Lavalette.
« Quand j’étais enfant, mes parents louaient la maison de campagne de Gérald [Godin] et Pauline. Donc on les croisait. J’avais l’habitude de me cacher, je ne l’ai découverte que par la suite, dans les coffres de correspondance de Pauline, dans la gloriette — c’est-à-dire cette petite maison où elle écrivait. Il y avait des coffres pleins de papiers : j’ai une photo de ça. C’était ma cachette préférée, quand mon petit frère et moi jouions à la cachette. C’est un peu anecdotique, mais je trouve ça quand même émouvant. »
Ce l’est. Pour autant, de poursuivre la réalisatrice de La déesse des mouches à feu et de Chien blanc, Pauline Julien ne faisait pas réellement partie de sa vie.
« Ce n’est qu’assez récemment que je suis tombée sur des entrevues d’elle et sur des prises de parole hyperrafraîchissantes. Et je me suis demandé pourquoi elle n’était pas plus présente dans notre mémoire collective. Elle avait une fougue et une espèce de côté badass dans sa façon de prendre position. Elle était féministe sans être académiste. Avant même la chanteuse, c’est vraiment plus la femme de parole — de parole politique, de parole féministe — qui m’a interpellée. Ma porte d’entrée vers le film, ça a été ça, bien plus que la filière personnelle. »
Rapidement, une narration fragmentée s’est imposée, loin des codes du biopic traditionnel. Normal, au fond, puisque les traditions, très peu pour Pauline Julien.
« L’écriture a été guidée par des éclats de désirs, plus que par une logique narrative. Avec Véro Côté, on a lu beaucoup. Tout, tout, tout ce qu’il était possible de lire. Plus que ça : Pascale et Nicolas Galipeau [les enfants de Pauline Julien] nous ont remis des boîtes d’archives complètes. J’ai eu ça dans mon salon pendant presque un an. Il y avait des centaines de lettres manuscrites entre Gérald et Pauline et entre les enfants et leur mère, mais aussi des photos, des étoffes de vêtements, des bijoux, des cartes postales… C’était d’une richesse ! Pascale nous a remis ça dans un coffre en disant : “C’est le tombeau de Pauline, prenez-en soin.” »
Splendeur et imperfections
Pour sa part, la coscénariste (et autrice et metteuse en scène) Véronique Côté précise : « Le projet s’est beaucoup formé autour du désir de mettre cette femme en lumière dans toute sa splendeur et ses imperfections. C’était très important pour nous de ne pas en faire une statue, mais d’en faire une vivante. C’était vraiment ça, le cœur de notre affaire. Le fil rouge, au niveau narratif, est devenu l’annonce de cette maladie dégénérative qui fait que Pauline va progressivement perdre la parole. »
Un coup du sort particulièrement cruel pour une « femme de parole » s’il en fut. Cette tragédie, ou « ligne de faille », comme la désigne Véronique Côté, était évidemment très riche sur le plan dramaturgique.
« Ça a été clair pour nous, assez tôt, que ça allait être le “temps présent” du récit, poursuit-elle. Et qu’à partir de là, on partirait dans une vision, disons… kaléidoscopique des époques. On avait envie de s’éloigner de la chronologie. Notre approche était plus sensorielle. On voulait faire en sorte que notre pensée voyage avec celle de Pauline. C’est comme si on la suit, elle, dans tous les adieux qu’elle fait, à l’approche de cette inéluctable perte de la parole. »
Incandescente Suzanne Clément
Incandescente dans le rôle-titre, Suzanne Clément (Le confessionnal, Laurence Anyways, Le sens de la fête, L’origine du mal) avoue quant à elle avoir éprouvé un grand vertige à la perspective d’incarner Pauline Julien.
« C’est rare, des humains qui se présentent avec une telle authenticité, estime l’actrice. Pauline a eu des grandes ambitions, mais c’était à la fois une ambitieuse et une femme ancrée dans des vraies valeurs. Elle avait également une vraie recherche, une vraie démarche, autant dans sa vie que dans son art : “Qu’est-ce que je désire ?”, “De quoi je veux parler ?”, “Comment je veux le chanter ?”… Et il y avait Gérald Godin : quand tu lis les journaux de Pauline, c’était pas tranquille, leur relation amoureuse. Mais c’était passionnant. À travers ses écrits, à travers elle, j’ai découvert une génération de gens qui ont beaucoup réfléchi à la vie, mais qui ont beaucoup vécu également. »
À ce propos, Suzanne Clément note que ladite relation amoureuse entre la chanteuse (et autrice-compositrice et actrice) et le poète-politicien allait à l’encontre des diktats du temps.
« Avec Gérald, Pauline était au départ la vedette du couple, rappelle la comédienne. Lui, il a gardé les enfants pendant qu’elle vivait en France, comme on voit dans le film, ce qui n’était pas coutumier non plus. Après ça, ça a basculé [avec l’entrée de Gérald Godin en politique]. En tant que femme plus âgée que son homme, Pauline s’est beaucoup questionnée durant cette période, mais elle a aussitôt remis son travail au centre de sa vie. Elle a remis son art au centre de sa vie. »
Nécessité de chanter
Fait intéressant, Suzanne Clément ne devait initialement pas chanter, l’idée étant de recourir aux enregistrements de Pauline Julien. Sauf que l’actrice comprit vite que, au vu de cette synergie entre le corps et la voix chez la chanteuse, elle devait chanter « pour vrai » afin que l’incarnation soit complète. Convaincue, Anaïs Barbeau-Lavalette se rallia : une décision judicieuse.
En effet, Suzanne Clément, qui heureusement ne cherche pas à « sonner » comme Pauline Julien ni à l’imiter, puise en elle une voix chantée en phase avec son interprétation du personnage. Il y a adéquation.
Et de cette adéquation naissent quelques moments de grâce, comme lorsque Pauline Julien visite de manière impromptue les travailleurs du barrage « de la Manic » exilés de longs mois loin des leurs. Sans flafla, la voici qui entonne, a cappella, en pleine cafétéria, l’immortelle chanson écrite par Georges Dor. Frissons.
« Je focalisais mon attention sur les messieurs avec qui j’interagissais, se souvient Suzanne Clément. J’ai pris un bain de “monsieurs”. Mais sérieusement, ils m’ont tellement donné ; on a vécu de quoi. Je revois ce monsieur, avec ses yeux si tendres… Et j’ai refait la chanson, et je l’ai refaite encore, de 10 h du matin à 10 h du soir. »
C’est ce qu’on appelle de l’intensité, c’est ce qu’on appelle de l’engagement. Nul doute que Pauline Julien n’aurait pas voulu qu’il en aille autrement.
Le film Pauline Julien. Femme pays prendra l’affiche le vendredi 25 septembre.
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