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Thursday, October 15, 2026

À tout seigneur tout honneur avec nos kWh

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Les centres de données sur lesquels s’appuie notre monde numérique en expansion ont faim de kilowattheures (kWh), mais pas n’importe lesquels. Ils cherchent des approvisionnements bétonnés, agiles, peu carbonés, à prix doux. Pas étonnant qu’ils se bousculent à notre portillon. Notre hydroélectricité coche toutes les cases. Mais avant de crier au Klondike, le Québec a tout intérêt à s’armer de sa calculette… et de ses principes.

Au début du mois, Hydro-Québec a défendu la nécessité d’adopter une nouvelle formule de tarification destinée aux centres de données devant la Régie de l’énergie, qui reprendra son audience en décembre. La société d’État veut doubler son tarif actuel pour le porter à 13 cents le kWh. Gourmandise opportuniste ? ont demandé les principaux acteurs visés. Même pas, a-t-elle répondu du tac au tac, c’est le coût de production de la nouvelle électricité, ni plus ni moins.

Hydro a déjà vu neiger. Elle sait qu’elle est assise sur un trésor. C’est pourquoi elle souhaite que ce tarif soit considéré comme un prix plancher, clause de majoration volontaire à la clé. Ce faisant, elle espère couper court à l’envolée des tarifs de ses autres clientèles, comme on l’a vu ailleurs sous la pression indue de cette industrie en folle expansion. La firme Dunsky estime que la demande en électricité des centres de données pourrait augmenter de 133 % entre 2024 et 2030 en Amérique du Nord, en grande partie dopée par l’appétit d’ogre de l’intelligence artificielle (IA).

Vendre notre hydroélectricité à perte ou au prix coûtant — à des intérêts étrangers ! — alors qu’on est en pleine transition énergétique est incohérent. L’efficacité et la sobriété doivent demeurer nos étoiles polaires, pas la surconsommation, encore moins la liquidation mal avisée.

La proposition d’Hydro-Québec a suscité de vives réactions. Permettre aux centres de données d’offrir de payer encore plus cher, même sur une base volontaire, c’est aussi risquer de céder « au plus fort la poche », ont fait valoir des industriels et des experts. Vrai, il ne faudrait pas qu’en voulant protéger ses autres clients, Hydro en vienne malgré elle à faire le vide autour des géants qui donnent le « la » en matière de centres de données. Il y a des garde-fous à penser et des principes à enchâsser pour ne pas en arriver à nourrir des monopoles.

À l’heure où le Québec se désole de voir sa souveraineté culturelle et numérique lui échapper aux mains des GAFAM, il est par ailleurs pour le moins paradoxal de le voir chercher des manières de faire copain-copain avec ceux-là mêmes qui l’étranglent et leurs complices aux mains longues. À plus forte raison si c’est pour engraisser un modèle d’affaires comme celui de l’IA, dont la soutenabilité fait l’objet de vifs débats, et qui, en plus, menace d’autres modèles économiques.

Selon les calculs de la Brookings Institution, juste aux États-Unis, 10 300 milliards de dollars seront dépensés dans les centres de données d’IA entre 2025 et 2032, soit 3,6 % du PIB américain par an en moyenne. C’est du jamais vu. Il faut remonter à la construction du réseau ferroviaire états-unien pour retrouver un emportement semblable. Et encore, si colossaux fussent ces investissements à l’époque, ils n’ont pas dépassé 2,2 % du PIB. Le pari est donc on ne peut plus risqué, pour ne pas dire plus.

Et puis, on a beau être assis sur une réserve rare, notre approvisionnement en eau se fragilise, plusieurs villes et villages peuvent en témoigner. Avant de penser aux retours que pourrait potentiellement nous rapporter la vente à prix plus fort de kWh issus de notre or bleu à des avaleurs d’eau aussi voraces que le sont les centres de données, il faudrait commencer par en garantir la pérennité. Or, sur ce front-là, on a encore bien des croûtes à manger, rappelait la commissaire au développement durable dans son plus récent rapport, déposé en mai.

L’enjeu est d’autant plus crucial qu’on sent qu’à Ottawa, Mark Carney semble prêt à brader plusieurs de nos ressources au plus offrant, quitte à piétiner nos valeurs et nos engagements climatiques. Dans un texte corrosif publié la semaine dernière dans le Globe and Mail, Richard Poplak détaille les effets de cette pente savonneuse. Le carneyisme, écrit-il, nous ramène à l’époque coloniale, mais sous de nouveaux habits « dignes d’un banquier », qui « s’exprime dans le jargon fluide des consultants ». Le résultat est toutefois le même, poursuit le journaliste et cinéaste : sous ce régime, les « porteurs d’eau et coupeurs de bois » continueront de… « couper du bois et de puiser de l’eau ».

À tout seigneur tout honneur, les Québécois méritent mieux et plus. La Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal croit qu’un BAPE générique s’impose pour démêler un écheveau d’une telle inextricabilité économique, sociale, culturelle et environnementale. Que ce soit par un BAPE ou un autre moyen, il nous faut en effet un portrait juste, qui voit large et qui voit loin. L’heure n’est plus à la braderie ni à la précipitation. Elle est à la consolidation et éventuellement à la fructification, au bénéfice de toute la population québécoise.

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