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Friday, October 2, 2026

"Père céleste, nous te remercions" : on a passé 24 heures avec des missionnaires mormons

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 "Bonjour, est-ce que tu as deux minutes pour parler de Jésus-Christ ?"

 C’est par ces mots, prononcés avec un fort accent américain, que deux jeunes hommes tentent d’aborder les badauds à la sortie du tram de la Place Saint-Lambert à Liège. Ils sont habillés d’une chemise blanche et d’une cravate et tiennent un livre à la main. À la poitrine, ils portent une petite plaque où est inscrit "L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours".

Ces jeunes hommes viennent d’Utah, ils ont 19 et 20 ans et ils ont été envoyés en mission en Belgique il y a quelques mois pour convertir à la religion mormone. On les appelle les Elder (ou Sister, pour les femmes), respectivement Elder Vandam et Elder Larsen.

Avec leur visage poupin, ils ont comme mission de porter le message de Dieu. Ou, en d’autres termes, de ramener un maximum de monde pour la 'réunion', la cérémonie du dimanche (comme une messe). Et puis, si possible, d’encourager les nouveaux venus à se faire baptiser. 

Cette mission de prosélytisme dure deux ans et glest fortement conseillée pour les jeunes membres de l’Éise. Ils sont envoyés aux quatre coins du monde à leurs frais et vivent une vie très stricte durant cette période : pas d’accès aux réseaux sociaux (à l’exception de Facebook) ni à Google, interdiction d’écouter de la musique non-religieuse, réveil à 5h30, étude toute la matinée et démarchage en rue l’après-midi. Ils n’ont le droit d’appeler leur famille qu’une fois par semaine.

À cela, s’ajoute les restrictions qui valent pour tous les membres de l’Église : pas d’alcool, de tabac ou café, interdiction de sexe avant le mariage, interdiction de se masturber, refus de l’avortement, de l’euthanasie… Une vie codifiée et ultra conservatrice.

Les missionnaires vivent en colocation, à quatre. Ils évoluent surtout en binôme. La règle : ne jamais être seul dehors. Ils font tout ensemble : prier, étudier, manger, organiser leur semaine…

Ce jour-là, à la Place Saint-Lambert, ça ne se passe pas trop mal pour les deux Elder. Ils ont obtenu plusieurs numéros de téléphone et même quelques promesses de se revoir à l’Église dimanche. Ils ne s’arrêtent pas, ne se découragent jamais malgré les refus.

Toutes les occasions sont bonnes. Un aveugle demande de l’aide ? On lui glisse un mot sur le livre de mormons. Une dame attend le bus ? Idem. Un vieux monsieur se repose sur un banc ? L’occasion parfaite.

"Il n’y a pas de pression venue d’en haut, mais on a envie d’attirer un maximum de monde", explique Elder Larsen.

Secte, pas secte ?

La religion mormone est une branche de la religion chrétienne. Elle est née aux États‑Unis  XIXe siècle. Elle affirme que le christianisme s’est corrompu et que Dieu l’a "rétabli" aux États-Unis par un prophète - Joseph Smith - et un nouveau livre sacré - le Livre de Mormon (montrer) - qui s’ajoute à la Bible.

Ils croient donc en Jésus mais avec une interprétation propre. Par exemple, dans leur croyance, Jésus est arrivé aux Etats-Unis après sa résurrection pour prêcher la bonne parole.

Là-bas, c’est un mouvement puissant, particulièrement en Utah.

Selon certaines sources, leur richesse s’élèverait à cent milliards de dollars et l’Église compterait 17 millions de membres.

En Belgique, c’est un micromouvement : ils sont un peu moins de 7000 à être baptisés. La religion ne fait pas partie des cultes reconnus par l’État belge, donc ils n’ont pas accès aux financements publics. 

© Antoine Pirlet

Est-ce qu’il faut pour autant s’inquiéter de cette Église ? On a contacté le centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN). Ils nous ont expliqué avoir été sollicité par le public concernant de potentielles dérives sectaires de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. Cela concerne des positions perçues comme ultra-conservatrice sur le rôle des femmes, anti-avortement et homophobes. Le centre prévoit d’entamer une étude pour comprendre le déploiement de l’Eglise, tant en Belgique qu’en Europe.

Par ailleurs, le CIAOSN nous a dit avoir eu son "attention attirée par des organisations de lobbying 'pro-famille' qui se trouvent dans la galaxie de l’église des mormons". Et ça, ça nous a donné envie de creuser.

© Antoine Pirlet

Un projet de société ultra-conservateur

En cherchant un peu sur ces fameux lobbies, on tombe rapidement sur Family Watch International. C’est une ONG créée par une militante mormone, Sharon Slater. Des médias britanniques comme The Independent ou The Guardian révèlent que cette organisation aurait participé à l’élaboration de lois extrêmement répressives, surtout en Afrique.

Ils organisent des conférences dans plusieurs pays, dont l’Ouganda, et pousseraient, en coulisse, des textes qui criminalisent les personnes LGBT, restreignent l’accès à l’avortement et renforcent un modèle de famille unique, hétérosexuelle, selon plusieurs enquêtes journalistiques. L’organisation dément ces accusations. 

Attention, l’Église des mormons n’est pas officiellement liée à cette organisation mais il y a des liens étroits, à commencer par Sharon Slater.

Ce groupe est aussi présent ici, à Bruxelles. En février 2026, organisé au Parlement européen par le réseau conservateur Political Network for Values a servi à diffuser un discours violemment anti‑LGBTQ + et antiféministe, sous couvert de liberté d’expression.

Des figures ultra‑conservatrices ont défendu la loi ougandaise qui condamne l’homosexualité à la peine de mort, et ont attaqué les interdictions de thérapies de conversion.

Malgré les protestations d’ONG et de nombreux eurodéputés, l’événement a eu lieu, illustrant comment la rhétorique du "free speech" est utilisée pour légitimer la haine et la désinformation. Sharon Slater était présente pour représenter l’organisation mormone Family Watch International.

© Antoine Pirlet

C’est cela, la "galaxie de l’église des mormons". Au niveau local, en Belgique, nous n’y avons pas été confrontés. Le message, à la paroisse, était plutôt de l’ordre de la tolérance et de la communauté.

On a discuté de ces problématiques avec le dirigeant de l’église belge francophone, Olivier Istace. Il tempère : "Ici, nous encourageons le mariage entre un homme et une femme, mais toute personne est un enfant de notre Père céleste et nous l’aimons. Nous les accueillons peu importe leur orientation sexuelle."

Une expérience fondatrice

Retour à Grivegnée. Ce dimanche, les membres fêtent le retour d’un missionnaire de leur paroisse.

Le jeune homme prend la parole : "Je remercie beaucoup l’Église de m’avoir envoyé faire ce travail. J’étais au Brésil, puis en République dominicaine. L’expérience m’a fait grandir spirituellement." Nos deux Américains le regardent, ébahis. "C’est un modèle pour nous. J’espère revenir chez moi à la fin de ma mission et pouvoir tenir ce discours."

D’autres jeunes lui demandent des conseils, comme Ando, 17 ans, qui a récemment appris qu’il partait à Montréal. "C’est quelque chose que j’attends depuis quelques années, de pouvoir servir le Seigneur et d’amener les gens au christ."

Pour les jeunes croyants, cette mission est avant tout une histoire de foi et de communauté.

Vue de l’extérieur, l’Église de Jésus‑Christ des saints des derniers jours reste pourtant difficile à cerner : confidentielle en Belgique mais bien plus vaste ailleurs dans le monde, et entourée de zones d’ombre.

À Bruxelles, ils ont entamé la construction d’un temple, à deux pas de l’ambassade américaine et non loin du palais royal. C’est la première fois qu’un tel bâtiment est construit sur notre sol, symbole d’une volonté de s’y déployer davantage.

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