Dans les rues hier, au pouvoir aujourd’hui, quels sont les premiers grands défis pour le mouvement étudiant en Serbie

Ces dernières heures, il y avait de la joie dans les rues de Belgrade. Des feux d’artifice, des danses, des chants pour célébrer une victoire nette : 52,9% des voix pour la liste des étudiants et le départ d’Aleksandar Vucic, dont le parti SNS affiche 38,8% des votes.
Dans les rues, ces deux dernières années, le slogan des étudiants "Serbia or Mafia" a donc convaincu.
Nettoyer le pays de la corruption et de la criminalité organisée, restaurer l’état de droit et la liberté de la presse : c’est ce programme qui a porté la liste vers la victoire, et pas le visage d’un leader, ni un parti conventionnel. Le mouvement, récent, citoyen et collectif, n’a jamais été incarné par un dirigeant.
Mais à présent que la victoire est là, il va bien falloir désigner dans les rangs des "étudiants" des membres de gouvernement, de cabinets, et adapter le mouvement à l’exercice du pouvoir.
Ce sera leur premier défi.
Des élus non-professionnels de la politique
Ce défi est de taille. La liste poussée par le mouvement des étudiants, en Serbie, alignait des candidats de la société civile sans expérience de la politique. Et sur cette liste, pendant la campagne, personne ne s’est positionné comme futur Premier ou future Première ministre, dans un souci de démarche collective.
Le spécialiste des Balkans Jean-Arnault Dérens, rédacteur en chef du "Courrier des Balkans" et auteur de "Les Balkans en 100 questions", relativise. Cette inexpérience politique ne posera pas forcément problème. "Dans la liste des 'étudiants', il y a en réalité beaucoup d’experts reconnus aux domaines de compétences variés, qu’il s’agisse d’économie, de sécurité ou d’autres enjeux. Et pour former un gouvernement, il pourra être fait appel à des personnalités qui ne figuraient pas sur la liste. Je crois qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir, les étudiants travaillent à former une équipe technique capable de gérer le pays depuis déjà plusieurs mois."
La cardiologue Ilija Srdanovic était la tête de liste des étudiants, mais il ne s’est pas positionné pour autant comme futur Premier ministre. © ANDREJ ISAKOVIC / AFP
Cette relative confiance, Dragana Obradovic la partage.
Comme journaliste d’investigation pour "BIRN Serbia" (Balkan Investigative Reporting Network), elle a suivi le mouvement étudiant depuis ses débuts. "Nous allons voir comment ce genre d’expérience sociale va évoluer, personne n’en est vraiment sûr", commente Dragana Obradovic, "mais les étudiants ont fait preuve d’une grande maturité sur le plan politique et sociétal, ils ont compris leur responsabilité pour la Serbie, et ils ont montré de la patience, de la rigueur et de l’organisation ainsi que de l’intelligence dans le choix de leurs représentants : pour la plupart, ce sont des professeurs ou des professionnels serbes ayant largement fait leurs preuves et sans antécédent, ni ambition personnelle de devenir politicien. Ils ont simplement considéré cela comme une responsabilité envers la société, au moment où la société en avait besoin".
"14 ans d’autocratie très restrictive en Serbie ont amené beaucoup de gens à chercher une alternative"
Cette liste "étudiante" qui a donc cherché des appuis bien au-delà du monde étudiant, a aussi trouvé des électeurs bien au-delà des auditoires.
"14 ans d’autocratie très restrictive en Serbie ont amené beaucoup de gens à chercher une alternative. Et la liste étudiante a, d’une certaine manière, unifié l’ensemble du pays, au-delà des divergences idéologiques ou régionales. C’est comme… un parapluie sous lequel tout le monde s’est rassemblé".
Le (grand) défi de la corruption
Une manifestante à Belgrade dénonçait la corruption sous l’administration Vucic, en janvier 2025. © AFP – Xavier Galiana
Une fois le gouvernement formé, il devra s’atteler à exaucer sa principale promesse de campagne : s’attaquer à la corruption et restaurer l’état de droit.
Cet objectif est l’ADN de ce mouvement étudiant né au lendemain de la catastrophe de la gare de Novi Sad. C’était il y a un peu moins de 2 ans, le 2 novembre 2024. La chute d’un auvent de la gare de Novi Sad avait tué 16 personnes et enclenché un mouvement de protestation. Les étudiants en avaient pris la tête, dénonçant un accident provoqué par de la négligence et des actes de corruption.
L’esplanade de la gare de Novi Sad, au lendemain de l’accident qui avait tué 16 personnes, le 2 novembre 2024. © AFP
En Serbie, s’attaquer à la corruption, c’est un chantier colossal, estime Dragana Obradovic. "Cette corruption touche chaque pore de la société… Pas seulement le monde des affaires, mais aussi le système judiciaire, les médias, le système de santé, l’éducation,… Chaque pilier fondamental de la société, tous les aspects de la vie. Et ça a duré longtemps ! Je pense que c’est probablement ce qui a fini par susciter une résistance aussi massive à l’égard du gouvernement."
La tâche sera ardue mais aussi potentiellement dangereuse, juge la journaliste d’investigation. "Nous ne parlons pas ici uniquement de corruption. Nous parlons également de crime organisé, ce qui donne à la tâche une dimension assez dangereuse pour le moment."
Une presse à libérer
Ce changement de pouvoir sera aussi un changement médiatique.
Au fil des années Vucic, le pluralisme des médias s’est appauvri, la pression sur les titres et les violences sur les journalistes se sont accentuées. C’est ce montrent, année après année, les rapports de la Commission européenne qui évaluent les états candidats à l’adhésion à l’UE, et les évaluations de l’ONG Reporters sans frontières, qui classe les pays selon la liberté de la presse. La Serbie y est descendue, elle est 104e sur 180.
Le départ d’Aleksandar Vucic et de son parti vers l’opposition pourrait rouvrir le paysage médiatique, estime le rédacteur en chef du "Courrier des Balkans".
"Je pense qu’il y aura tout de suite un vent de liberté dans les médias publics", commente Jean-Arnault Dérens, "et ensuite, il faudra remettre en place des nouveaux outils de coordination, notamment le conseil de l’audiovisuel qui était contrôlé par des personnes du régime. Et en Serbie, il y a aussi beaucoup de médias contrôlés par des oligarques privés. Je pense notamment aux journaux tabloïds qui étaient le fer de lance du régime, et certains médias audiovisuels. Comment les gérera-t-on ?"
Le Président autoritaire sortant Aleksandar Vucic, devant ses partisans, au moment de reconnaître sa défaite. © Pedja Milosavljevic / AFP
Choisir entre l’UE ou la Russie ?
Une fois que les "étudiants" auront entamé ces chantiers sensibles, viendront les questions qui fâchent. Celles que les candidats de cette liste ont soigneusement évitées pendant la campagne électorale, parce qu’elles divisent la société serbe, alors qu’ils voulaient fédérer.
Quelles relations la Serbie doit-elle entretenir avec la Russie, pourvoyeuse d’énergie ? Aleksandar Vucic a entretenu ses liens avec Moscou et il s’est refusé à sanctionner la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine, tout en maintenant ses contacts avec Bruxelles.
Faut-il poursuivre, intensifier les efforts d’adhésion à l’Union européenne ? Ce sujet-là aussi divise les Serbes. Selon le dernier Eurobaromètre de l’UE cette année, seuls 36% des Serbes ont confiance en l’Union européenne. Et seuls 35% pensent qu’y adhérer serait une bonne chose, 35% n’ayant pas d’avis, 30% y voyant une mauvaise chose.
Un étudiant serbe, dans une marche contre le Président Vucic en juin 2026, portait le drapeau de l’UE. © AFP – Julie SEBADELHA
Ces sujets, éludés pendant la campagne, devront être abordés. Mais selon la journaliste d’investigation Dragana Obradovic, il serait déstabilisant pour le nouveau gouvernement d’ouvrir ces débats avant d’avoir remédié à l’usage de nombreux médias comme des porte-voix politiques.
"Cette société a été fortement manipulée, via certains médias, par le gouvernement précédent. Je pense donc que le dilemme posé à la société serbe – à savoir si nous faisons partie de l’espace culturel européen ou si nous devons être sous l’influence russe – est un faux dilemme. C’était le résultat direct de la campagne de propagande menée par le gouvernement précédent, qui l’utilisait pour radicaliser la société et la tourner davantage vers la Russie. Ça permettait à Aleksandar Vucic d’être considéré comme un facteur de stabilité et le seul sur lequel les partenaires occidentaux puissent compter".
Le nouveau gouvernement aura intérêt aussi, dit-elle, à réinstaurer une presse à l’abri des fake news de Russie, avant de rouvrir ces débats de politique internationale.
"La Serbie est devenue au fil du temps l’une des principales cibles de campagne de désinformation russe. Ils opéraient ici au grand jour, avec une large marge de manœuvre pour leurs opérations. Je pense donc qu’avant d’aborder définitivement ces questions internationales et idéologiques, certains changements devront être apportés dans l’espace médiatique", commente Dragana Obradovic.
La liste du mouvement des étudiants aura fort à faire pour réussir ce virage politique, en Serbie. Mais elle est forte d’un soutien populaire clair en ce lendemain d’élection, une majorité absolue.
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