Jean-Michel Le Moine, ex-patron de la Crim’ à Bruxelles : "Partout où un individu passe, il laisse une trace"

Une audition, une analyse de téléphonie, des écoutes téléphoniques… Une journée d’enquêteur de la Crim' peut être planifiée dans les moindres détails. Jusqu’à ce qu’un homicide ou un décès suspect vienne tout bouleverser. "C’est une vie passionnante, extraordinaire. On fait à la fois de la sociologie, de la psychologie, du droit, de l’accompagnement des familles des victimes et alors évidemment de la police".
Jean-Michel Le Moine vient de tourner la page après 37 ans passés dans les enquêtes criminelles. Il a débuté en 1989 à la police judiciaire de Bruxelles et a pris la tête de la division des homicides en 2007. Pour lui, le métier a profondément changé, notamment sous l’effet des nouvelles technologies.
"De la preuve subjective à la preuve objective"
Téléphonie, bases de données, logiciels, vidéosurveillance : les enquêteurs disposent aujourd’hui d’une quantité d’informations sans commune mesure avec celles dont ils disposaient au début de sa carrière. "Les enquêtes sont devenues de plus en plus performantes, fiables, précises et objectives".

En 37 ans, j’ai vraiment vu le basculement de la preuve subjective à la preuve objective
Une évolution qu’il résume par un basculement majeur : "En 37 ans, moi j’ai vraiment vu le basculement de la preuve subjective à la preuve objective".
Pour l’ancien commissaire divisionnaire, l’enquête repose désormais davantage sur une approche scientifique et rationnelle. Et les traces laissées par les suspects sont nombreuses.
Les odeurs pourraient d’ailleurs jouer un rôle croissant dans les techniques d’identification. Mais sur une scène de crime, elles rappellent aussi une réalité beaucoup moins spectaculaire que celle montrée dans les séries télés : "Ça peut bouleverser un estomac".
Partout où un individu passe, il laisse une trace, une image et des odeurs
Cette sophistication des enquêtes n’a toutefois pas fait disparaître le travail humain. Au contraire, les dossiers sont devenus tellement complexes qu’un enquêteur ne peut plus travailler seul : "Résoudre une affaire seule, c’est totalement impossible, tellement les dossiers sont volumineux, complexes, et tellement il y a de partenaires dans l’enquête aujourd’hui".
Les fusillades ont changé, pas le nombre de dossiers
À Bruxelles, les fusillades liées au narcotrafic ont pris une place importante dans l’actualité. Jean-Michel Le Moine estime toutefois qu’il faut distinguer le phénomène de l’activité de la section homicides.
En 2025, il indique que 102 fusillades ont été enregistrées, dont six mortelles. Ce sont ces dernières que la section homicides prend en charge, en plus des autres affaires de meurtre. "On a notre quota de dossiers, mais c’est constant. On a entre 10 et 20 dossiers par an depuis plusieurs années".

Dans tous les dossiers qu’on traite, pratiquement tous, on a effectivement des mandats d’arrêt
Dans ces dossiers, les auteurs sont aujourd’hui très souvent identifiés. "Dans tous les dossiers qu’on traite, pratiquement tous, on a effectivement des mandats d’arrêt". Mais dans la criminalité organisée, arrêter le tireur ne suffit pas toujours à remonter toute la chaîne. "Il y a évidemment des structures, il y a des commanditaires, il y a des logisticiens, il y a des recruteurs, il y a des incendiaires de véhicules, etc.". L’année passée, la division a ainsi délivré 52 mandats d’arrêt.
On n’a pas assez de moyens humains
Les nouvelles technologies ont donc considérablement renforcé les capacités des enquêteurs. Mais elles ne règlent pas une difficulté : le manque de personnel.
Interrogé sur les moyens dont dispose la police judiciaire fédérale, Jean-Michel Le Moine ne mâche pas ses mots : "Vous retournez le couteau dans la plaie. Donc effectivement, on n’a pas assez de moyens humains, certainement".
Une enquête pour homicide mobilise immédiatement un nombre important de policiers : "Au démarrage d’une enquête basique concernant une personne tuée, il nous faut 25 personnes, rien que pour faire la descendance sur les lieux, gérer les constatations, faire l’enquête de voisinage, commencer les auditions des personnes qui ont trouvé le corps, etc.".
À cela s’ajoutent les besoins techniques, notamment pour exploiter les images de vidéosurveillance.
En juin 2025, le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin était venu entendre leurs difficultés. Jean-Michel Le Moine estime qu’il a écouté leurs demandes, mais reste prudent sur les moyens qui pourront réellement être dégagés : "Je ne sais pas s’il a tout à fait le budget nécessaire".
L’écoute, au cœur de l’enquête
L’image du policier qui fait pression sur un suspect pour obtenir des aveux ne correspond pas à sa conception du métier. Une bonne audition commence bien avant l’interrogatoire. "Il faut bien connaître le dossier, il faut prendre le temps. Et alors, il ne faut surtout pas juger les gens. Il faut rester à l’écoute, ouvert. C’est indispensable avant même de commencer l’approche".
Le travail de l’enquêteur ne se limite d’ailleurs pas à identifier un suspect. Il faut aussi accompagner les proches des victimes et tenter de répondre aux questions qui restent après un homicide : qui, quoi, pourquoi, comment ? La famille veut notamment savoir si la victime a souffert et combien de temps l’agonie a duré.
C’est aussi cette réalité qui nourrit, selon lui, la fascination du public pour les enquêtes criminelles. Jean-Michel Le Moine n’est pas un grand amateur de séries policières, même s’il recommande La Nuit du 12, qu’il considère comme "vraiment fidèle à la réalité".
Et comment vivre avec les affaires auxquelles il a été confronté pendant près de quatre décennies ? "On vit avec, bien évidemment", répond-il. Son moyen pour prendre l’air : "Moi, c’est le vélo. Je prends mon petit vélo et je vais rouler".
"Je suis un humaniste convaincu"
Malgré les crimes auxquels il a été confronté, Jean-Michel Le Moine affirme ne pas avoir perdu foi en l’être humain.
Interrogé par une auditrice sur sa capacité à continuer à croire en l’homme après avoir découvert "l’énorme catalogue des horreurs" dont il est capable, il répond simplement : "Non, je suis un humaniste convaincu et je n’ai aucun doute à ce sujet-là".
Son expérience l’amène également à porter un regard plutôt positif sur l’évolution de la justice. Les outils scientifiques et techniques permettent, selon lui, de travailler de façon plus précise et plus fiable, à charge comme à décharge.

Quand on arrête une personne dans un dossier d’homicide, c’est qu’on a des billes, comme on dit dans notre jargon, et donc on est sûr de notre coup
Lorsqu’un suspect est arrêté dans une affaire d’homicide, ce n’est donc pas, assure-t-il, sans éléments solides. "Quand on arrête une personne dans un dossier d’homicide, c’est qu’on a des billes, comme on dit dans notre jargon, et donc on est sûr de notre coup". Ces éléments doivent ensuite être confrontés aux explications du suspect.
Au moment de quitter la Crim’, l’ancien patron de la division ne formule pas de grand rêve pour son ancien service. Il estime simplement qu’il correspond déjà à ce qu’il souhaitait. "À ce qu’il est aujourd’hui. Franchement, il est plein d’humanité, plein de valeurs, de richesses, de personnes remarquables. Non, je ne pouvais pas rêver mieux".
S’il pouvait disposer de moyens supplémentaires, sa priorité irait aux technologies. "Dans les moyens technologiques dont on pourrait encore disposer aujourd’hui pour améliorer le travail, oui".
Et à un jeune qui souhaiterait se lancer dans le métier, son conseil est des plus directs : "Il vient me voir".
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