Qu’est-ce qui se passe avec les jeunes?
De jeunes électeurs, dont l’anxiété financière a pris le dessus sur l’écoanxiété, regardent moins à gauche et plus à droite en vue des élections générales du 5 octobre prochain.
Le chef du Parti conservateur du Québec (PCQ), Éric Duhaime, s’est adressé directement à eux dans les dernières minutes du Grand débat des chefs Noovo Crave, mercredi soir. « Les jeunes, je vous comprends », a-t-il déclaré, vêtu d’un complet gris.
Son équipe, qui a dans le viseur « la balance du pouvoir », profite d’un tassement des électeurs de 18 à 34 ans vers la droite qui s’est amorcé après le pic inflationniste ayant suivi la pandémie de COVID-19.
Le PCQ recueille 20 % de leurs intentions de vote, comparativement à 29 % pour le Parti libéral du Québec, 20 % pour le Parti québécois, 19 % pour Québec solidaire (QS) et 11 % pour la Coalition avenir Québec, selon un sondage Léger-Le Journal de Montréal-TVA Nouvelles (14 septembre 2026).
QS a vu ses appuis chez les jeunes s’effondrer. Deux fois moins de 18-34 ans appuient la formation politique de gauche qu’il y a trois ans (42 % en 2023), toujours selon Léger.
L’ancien conseiller politique Renaud Poirier St-Pierre n’en est pas étonné. « Quand j’étais à QS, on voyait quelque chose se produire dans nos données internes : l’enjeu de l’environnement, qui fédérait les jeunes à l’époque, devenait de moins en moins important, il était de plus en plus remplacé par la question du coût de la vie », raconte l’ex-directeur de cabinet de Gabriel Nadeau-Dubois.
Gagnés par un sentiment d’insécurité financière, plusieurs jeunes ont tourné le dos à QS même s’il prône l’accès à un logement abordable depuis sa fondation, il y a plus de 20 ans.
« Sur la question du coût de la vie, la gauche n’a pas été capable d’arriver avec une approche qui convainc autant que celle que les partis conservateurs ont mise de l’avant », estime Renaud Poirier St-Pierre, tout en rappelant que les conservateurs dénonçaient à pleins poumons les dépenses postpandémiques des gouvernements, qui, selon eux, nourrissaient l’inflation.
Le directeur à l’agence de communication Tact note également que « les jeunes hommes, depuis quelques années, ont un discours économique et social beaucoup plus conservateur qu’avant », dans lequel des énoncés comme « C’est important de faire de l’argent » se glissent.
« À quoi va ressembler mon avenir ? »
Le co-porte-parole de la Coalition Interjeunes Zackary Fournier souligne que de nombreux jeunes « ressentent de l’impuissance par rapport à l’avenir ». « Une des choses que j’entends chez les jeunes qui votent, autant à Québec solidaire qu’au Parti conservateur, c’est cette anxiété financière », affirme-t-il, portant la voix des associations et des regroupements québécois d’action communautaire autonome jeunesse.
Après, certains jeunes peuvent préférer voir l’État construire des logements sociaux et communautaires, comme QS le propose, ou encore baisser les impôts de façon substantielle, comme le PCQ le propose, indique Zackary Fournier.
Ulrika Lupien, qui est aussi co-porte-parole d’Interjeunes, souligne la difficulté des jeunes à joindre les deux bouts après avoir payé « une fortune » à l’épicerie, à la pharmacie — pour l’achat de produits essentiels, comme des traitements contre la fièvre et des contraceptifs, par exemple — et à la station-service, où le prix de l’essence est « époustouflant ».
Les jeunes vivent aussi de l’anxiété de performance dans les mondes réel et virtuel, où l’« intimidation » les attend dans le détour, ajoute-t-elle.
« Et l’anxiété, en général, augmente avec tout ce qui se passe avec les États-Unis », mentionne Ulrika Lupien, coincée, comme les autres Québécois, dans la guerre commerciale entre le Canada et son voisin du Sud.
La femme de 21 ans presse les chefs de parti de s’engager à renforcer les soins et services en santé mentale, mais aussi à humaniser la Protection de la jeunesse (DPJ) et à s’attaquer à l’itinérance pour vrai.
« Fracture importante »
Zackary Fournier et Ulrika Lupien voteront respectivement pour la première et deuxième fois à des élections générales québécoises.
Le « vote jeune » n’est pas indispensable à un parti politique qui ambitionne de former le prochain gouvernement. « Il y a un risque que tes appuis [jeunes] ne se concrétisent pas en votes dans l’urne », indique Renaud Poirier St-Pierre.
En effet, seuls 54 % des électeurs de 18 à 24 ans ont voté en 2022, contre 78 % des électeurs de 65 à 74 ans.
Dix ans plus tôt, à la suite du Printemps érable, 62 % des 18-24 ans avaient exercé leur droit de vote, contre 84 % des 65-74 ans.
La professeure à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa Stéphanie Gaudet note une « fracture importante au niveau de la participation des jeunes, notamment causée par un grand sentiment d’isolement social » chez eux depuis la pandémie de COVID-19.
Les jeunes « n’ont plus confiance » dans les politiciens, tandis que « les politiciens, eux, ont peu d’intérêt à parler des enjeux qui touchent les jeunes, parce que les jeunes représentent un groupe minoritaire du point de vue de la population électorale ». Et c’est « l’institution démocratique au complet » qui s’en trouve « fragilisée », selon elle.
Les jeunes Québécois sont tout de même engagés politiquement : ils participent à des campagnes de sensibilisation ou à des manifestations ici et là, y compris sur les réseaux sociaux.
Zackary Fournier invite les jeunes à « reprendre ce poids [politique] là », qu’ils ont laissé de côté, à faire entendre leurs « préoccupations » et à exercer leur droit de vote.
Il demande également à ceux et celles accrochés à leur téléphone mobile de prendre garde aux influenceurs qui les enferment dans des chambres d’écho et qui attisent la « polarisation » et la « radicalisation » à coups de vidéos courtes.
« Ton algorithme va se faire en fonction de tes intérêts », rappelle la professeure Stéphanie Gaudet, avant d’ajouter : « Tu peux vivre au Québec et ne jamais avoir d’informations sur, finalement, le lieu où tu vis. Ça affecte la littératie politique. »
Ulrika Lupien suggère aux jeunes qui souhaitent participer à la vie politique, pour commencer, de suivre la créatrice de contenu Alice Morel-Michaud — ou, comme elle l’appelle, « Alice qui jouait Pinotte dans Kaboum ».
Elle prie les prétendants au poste de premier ministre d’aller à la rencontre des jeunes d’ici la fin de la campagne électorale. « Je trouve ça décourageant qu’ils aillent plus dans les résidences pour aînés, tandis que nous aussi, on existe, puis on est autant importants qu’une personne de 90 ans », lâche Ulrika Lupien.
Renaud Poirier St-Pierre soutient que les jeunes ont la capacité de lancer un mouvement dans l’électorat, comme la vague orange du Nouveau Parti démocratique de Jack Layton, qui a déferlé sur le Québec en 2011. « Les jeunes, ça a une force, un dynamisme, qui peut créer un engouement dans une campagne. Ça peut montrer qu’il y a quelque chose qui se passe », fait valoir le coauteur du livre De l’école à la rue. Dans les coulisses de la grève étudiante (2013). « Ça prend souvent une bougie d’allumage. »
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