La Russie tisse sa toile en Afrique
La Russie tisse sa toile en Afrique, continent devenu au cours des ans un véritable champ de bataille entre plusieurs grandes et moyennes puissances. Ses 54 États regorgeant de richesses naturelles en font un objet de convoitise. La Russie n’est pas la plus importante puissance étrangère sur le continent — c’est la Chine qui domine —, mais elle dispose d’atouts intéressants pour plusieurs pays.
La semaine dernière, l’Institut international d’études stratégiques de Londres (IISS) a publié une analyse décrivant l’ampleur croissante du dispositif russe en Afrique. Cette publication sort au moment où Moscou accueille, mercredi et jeudi, le troisième sommet Russie-Afrique en présence d’une trentaine de délégations, dont une vingtaine sont dirigées par leur chef d’État ou de gouvernement. Ces dirigeants prennent un risque, car l’Ukraine n’a pas décrété de cessez-le-feu à cette occasion, et les bombes pourraient donc continuer à tomber sur la capitale russe.
Pour Vladimir Poutine, il s’agit d’une opération de relations publiques qui fait partie de son arsenal de propagande visant à montrer au monde que la Russie n’est pas isolée. Et il est vrai que l’Afrique est bien disposée envers Moscou.
Il faut rappeler qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique a accompagné les luttes de libération nationale sur le continent et le combat contre l’apartheid en Afrique du Sud, alors que les puissances occidentales mettaient un soin particulier à lutter pour conserver une partie de leur empire et vendaient des armes au régime raciste de Pretoria. Au lendemain des indépendances, des milliers d’Africains ont été formés dans les universités et les instituts techniques et militaires russes. Cela laisse des marques profondes et explique la prégnance de l’influence russe en Afrique.
Cette influence russe s’est d’ailleurs manifestée à l’occasion des votes à l’ONU sur le conflit en Ukraine. En 2022, au moment de l’agression russe contre l’Ukraine, 25 pays africains se sont prononcés contre, se sont abstenus ou étaient absents lors du vote condamnant la Russie. Trois ans plus tard, lors du vote sur une résolution réclamant une paix juste et durable en Ukraine, 13 pays africains ont voté pour et 41 se sont prononcés contre, se sont abstenus ou étaient absents lors du vote.
Au lendemain de l’effondrement du bloc soviétique, la Russie a perdu certains de ses leviers sur le continent, ne gardant que de solides relations avec une poignée de partenaires historiques, comme l’Algérie et l’Afrique du Sud. Les choses ont changé au début des années 2020. La Russie a conquis ou reconquis des positions non pas seulement en raison de ses agissements malfaisants, mais à cause de l’affaiblissement de l’influence des anciennes puissances coloniales. En particulier, Moscou a profité de la contestation anti-française.
En effet, sur les 22 pays africains où la Russie exerce une influence déterminante par des ventes d’armes ou des investissements économiques, 12 sont situés dans l’espace francophone. C’est l’ensemble le plus pauvre du continent, rongé par la corruption, sujet à de nombreux coups d’État, et déstabilisé par les conflits. La Russie profite donc d’une situation locale. En quelques années, la France a perdu ses bases et ses points d’appui militaires au Tchad, au Mali, au Niger, au Burkina Faso, en Centrafrique, en Guinée, et au Sénégal. La Russie a donc naturellement comblé le vide dans certains de ces pays en offrant les services du groupe de mercenaires Wagner, dont les actions ont consolidé les pouvoirs en place, très souvent des dictatures.
Moscou cherche toutefois à polir son image. Les thèmes du sommet Russie-Afrique en disent long : les discussions porteront sur l’économie, la sécurité, l’énergie, l’intelligence artificielle et les infrastructures. Elles aboutiront à l’adoption d’un plan d’action commun 2027–2029 pour structurer la coopération. Il est permis de douter que ce sommet puisse renforcer la coopération. En 2019, lors du premier sommet, 43 chefs d’État s’étaient rendus en Russie. Cette année, ils seront tout au plus une vingtaine.
Quant aux relations commerciales, elles évoluent au rythme d’une tortue. Avec 28 milliards de dollars d’échanges commerciaux environ par année, Moscou ne fait pas le poids face à la Chine et à ses 200 milliards, ou même face à l’Inde avec ses 100 milliards et à la Turquie avec sa cinquantaine de milliards.
Du point de vue occidental, la Russie n’a pas grand-chose à offrir à l’Afrique : des armes, des mercenaires, des appuis diplomatiques et quelques investissements. Mais c’est déjà ça pour certains pays toujours enfoncés dans la pauvreté et le sous-développement, et qui cherchent les moyens d’en sortir en promouvant et en défendant leurs intérêts sur toutes les tribunes. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la relation Russie-Afrique.
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