GlobalEye : Ottawa a dû faire fi de certaines exigences militaires

Ottawa a choisi d’acheter six avions radar suédois GlobalEye sans appel d’offres ce printemps après avoir déterminé qu’aucun des trois appareils en lice pour ce contrat de 5 milliards $ ne répondait à la totalité des exigences militaires.
Dans ce contexte, le gouvernement fédéral dit avoir opté pour le GlobalEye en fonction de critères économiques et politiques, dont la création d’emplois au Canada en pleine période de guerre commerciale avec les États-Unis.
Aux yeux d'Ottawa, le GlobalEye répond aux exigences du Canada
, même s'il n'offre pas toutes les capacités techniques requises par les Forces armées canadiennes. Ce projet d'achat d'avions radars vise à offrir de nouvelles capacités de surveillance à longue distance, notamment dans l'Arctique.
Le gouvernement a conclu qu’aucun aéronef actuellement disponible n’offrait l’ensemble des capacités spécifiques décrites [par les Forces armées canadiennes] et que le GlobalEye constituait le meilleur choix pour le Canada
, a souligné Sofiya Sapeha, attachée de presse du secrétaire d’État à l'Approvisionnement en matière de défense.
Le premier ministre Mark Carney a annoncé en mai le début de négociations avec la firme suédoise Saab pour acquérir des appareils GlobalEye, en plus de lancer une chaîne de production au pays pour le marché intérieur et l’exportation.
Saab travaillerait sur ce projet en collaboration avec Bombardier, dont le jet Global 6500 fabriqué au Canada sert de plateforme de base à l'appareil.
En choisissant le GlobalEye, le premier ministre tourne le dos à deux appareils d’origine américaine, soit le E-7 Wedgetail fabriqué par la firme Boeing et le Aeris X de L3Harris.
En entrevue, le responsable de l’approvisionnement militaire au sein du gouvernement fédéral a dit qu'il fallait tenir compte de questions comme la création d’emplois dans le secteur industriel et les alliances géopolitiques du Canada en pleine crise diplomatique avec les États-Unis.

Le responsable des acquisitions militaires pour le Canada, Stephen Fuhr, devant un CF104D Starfighter de l’Aviation royale du Canada, fabriqué en 1962 et maintenant exposé à Kelowna (C-B).
Photo : Radio-Canada / Daniel Leblanc
Les exigences militaires sont-elles importantes? Bien sûr que oui
, a déclaré Stephen Fuhr, secrétaire d’État de l’approvisionnement en matière de défense. Mais ce n’est pas le seul élément à prendre en compte dans ce dossier.
Nous devons utiliser ces fonds pour stimuler notre propre économie. Nous devons renforcer notre indépendance. Nous devons réfléchir aux chaînes d’approvisionnement et aux relations commerciales.
Stephen Fuhr est d’avis que le GlobalEye est un appareil qui a fait ses preuves, alors que l’avenir des projets de développement des appareils E-7 Wedgetail et Aeris X demeure incertain.
Selon lui, le gouvernement doit parfois opter pour la solution à 85 %
, affirmant qu’aucun appareil en lice ne répondait à tous les critères possibles.
Il y aura toujours des compromis à faire
, a-t-il déclaré. Il s’agit donc de trouver le juste équilibre entre tous ces éléments pour répondre aux enjeux du moment.
Des défis techniques
Une évaluation effectuée cet été a confirmé que l'appareil suédois de détection lointaine ne répond pas entièrement à l’énoncé de besoins des Forces armées canadiennes.
Parmi ses lacunes, il y a le radar principal qui n’offre pas une portée de 360 degrés, de même que l'absence de capacité de ravitaillement en vol et l'espace restreint pour les postes de travail à l’intérieur de l’appareil.
Les négociations se poursuivent avec Saab pour voir quelles capacités technologiques pourront être ajoutées au GlobalEye, et quelles exigences militaires pourraient être ignorées.

Un appareil de surveillance GlobalEye des Forces aériennes des Émirats arabes unis à Dubaï.
Photo : Reuters / Christopher Pike
Des discussions ont eu lieu concernant les capacités supplémentaires, au-delà de la configuration de base offerte par Saab, qui pourraient être ajoutées à l'appareil, le niveau de risque technique et financier, l'utilité opérationnelle, ainsi que la question de savoir s'il fallait aller de l'avant dès maintenant, plus tard, ou pas du tout
, explique l’attachée de presse de Stephen Fuhr, Sofiya Sapeha.
Le manufacturier Saab a affirmé être prêt à faire les ajustements nécessaires en collaboration avec les Forces armées canadiennes. Par exemple, la firme explore la possibilité d’installer d’autres radars sur le nez et la queue de l’appareil pour améliorer ses capacités de détection.
Des tensions entre le gouvernement et les Forces armées
Un expert en questions de défense à l’Université Carleton, Philippe Lagassé, croit qu’il y a des risques de tensions accrues entre le gouvernement fédéral et les Forces armées dans le contexte actuel de guerre tarifaire avec les États-Unis.

Philippe Lagassé, professeur à la Norman Paterson School of International Affairs de l'Université Carleton, à Ottawa.
Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle
D’un côté, dit-il, les Forces armées canadiennes veulent préserver les relations de défense étroites avec les États-Unis
, alors que le gouvernement veut mettre l'accent sur le développement des capacités souveraines et de la base industrielle de défense au Canada
.
Du point de vue civil-militaire, nous risquons de nous retrouver dans une situation où le gouvernement et les Forces armées ne sont pas en accord sur les capacités dont celles-ci ont besoin
, explique-t-il.
Selon lui, le pouvoir décisionnel ultime repose entre les mains des élus.
En fin de compte, ce sont les gouvernements qui décident des priorités qu'ils souhaitent fixer et des aspects sur lesquels ils souhaitent mettre l'accent.
Il croit que, dans le cas du GlobalEye, ce sera au gouvernement d'assumer le risque opérationnel
découlant de l'utilisation d'un appareil qui ne répond pas à l'ensemble des exigences militaires.
Un ancien responsable des acquisitions militaires à Ottawa, Alan Williams, dit que le gouvernement ne suit pas les pratiques d'approvisionnement traditionnelles, selon lesquelles les exigences militaires étaient au cœur des processus d’appel d’offres et de sélection d’appareils.
Le but du processus, dit-il, est d’éviter que le gouvernement prenne des décisions à l’aveuglette
et obtienne plutôt le meilleur équipement possible.
Pour y arriver, il faut développer un énoncé des besoins rigoureux et complet pour que tout le monde sache ce dont nous avons besoin
, explique Alan Williams.
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