Wilson Fache à l’activiste israélien Yonatan Zeigen : "Vous êtes allé à la rencontre des Palestiniens d’Israël pour les convaincre de voter"

Nous avions prévu de nous rencontrer au milieu des oliviers. Mon idée était de vous accompagner en Cisjordanie occupée lors d’une action que vous aviez mise en place avec d’autres militants pour protéger des cultivateurs palestiniens lors de la récolte des olives, mais une émeute de colons dans la zone nous avait contraints d’annuler à la dernière minute.
C’est donc à Tel-Aviv, dans le quartier de Florentine, votre quartier, que nous nous sommes finalement rencontrés pour une interview et évoquer votre histoire si particulière.
Votre destin, comme celui de tant d’Israéliens, a pris une trajectoire extraordinaire, dans le sens très littéral du terme, lorsque le 7 octobre 2023, le Hamas et ses alliés ont lancé un assaut sanglant contre les bases militaires et les villages du pourtour de la bande de Gaza. Une orgie de meurtres, tortures, viols et prises d’otages qui a coûté la vie à près de 1200 personnes, et provoqué une riposte israélienne désormais qualifiée de génocidaire par la majorité des experts.
Vous avez initialement cru que votre mère, la militante pacifiste Vivian Silver, avait été kidnappée. Des restes humains retrouvés chez elle, dans le kibboutz Beeri, vous ont appris des semaines plus tard qu’elle avait en fait été tuée.
Vous auriez alors pu vous laisser gagner par la rage et la haine, vous repaitre des images de la destruction de Gaza. Au lieu de ça, vous avez trouvé dans les cendres de sa maison de quoi faire un flambeau, vous qui, selon vos propres mots, étiez tombé dans un " coma politique ", persuadé que l’occupation et la guerre faisaient partie de votre destin.
"Ma mère n’a jamais cessé de se battre en faveur de la paix. Moi, je me suis tue vers 2014. Et en 2014, alors que je me désengageais, elle a rejoint Women’s Wage Peace et a été l’une des figures de proue de ce mouvement pendant environ neuf ans, jusqu’au 7-Octobre. Quand elle s’est malheureusement tue, j’ai dû trouver une nouvelle voix, et j’ai pris conscience que j’avais une responsabilité, que je devais m’impliquer pour façonner notre réalité afin que les gens cessent de payer ce prix, d’un côté comme de l’autre".
Vous avez alors décidé de mettre votre carrière d’assistant social de côté pour vous engager au sein du parti judéo-arabe Makom Lekoulanou, qui signifie "Un lieu pour nous tous".
Un parti que vous décrivez comme bénéficiant d’une "véritable égalité" entre ses membres juifs israéliens et palestiniens citoyens d’Israël, où l’on parle "avec la même détermination de la nécessité de mettre fin à l’occupation, de résoudre le conflit et de créer, en Israël même, une situation d’égalité civile et une économie au service des citoyens".
Pourtant, Makom Lekoulanou ne s’est finalement pas présenté aux élections législatives du 27 octobre dernier. Le mode de scrutin proportionnel signifie que tous les partis qui n’auraient pas atteint au moins 3,25% des suffrages n’auraient obtenu aucun siège sur les 120 que compte la Knesset. Des voix qui auraient donc été "jetées à la poubelle", au risque de favoriser les partis de droite et d’extrême droite.
Alors, dans les semaines qui ont précédé le scrutin, plutôt que de faire campagne pour votre parti et vous-même, vous êtes allé à la rencontre des Palestiniens citoyens d’Israël pour les convaincre de voter, eux qui ont plutôt tendance à boycotter. Car des partis arabes plus forts augmenteraient les chances de chasser Benyamin Netanyahou du pouvoir.
Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. Le taux de participation historique des Palestiniens citoyens d’Israël, qui représentent environ 20% de la population, a permis aux partis arabes de battre tous les records en obtenant 19 sièges.
Encore faut-il, à présent, que l’opposition, menée par l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, accepte de s’allier avec eux.
Vous en êtes conscient, cher Yonatan Zeigen, un gouvernement sans Netanyahou ne changerait pas la situation du tout au tout. Il permettrait, dites-vous, de mettre fin au "narratif d’annihilation" contre les Palestiniens, mais ne ferait en fait que "ramener le pays au 6 octobre", c’est-à-dire sur le bord du précipice.
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