Budget de l’enseignement (1/3) : nos écoles, plus coûteuses que chez nos voisins ?

C’est aussi ce que dit un rapport du FMI (Fonds Monétaire International), cité par les experts qui se sont penchés sur le budget de la FWB avant d’activer la sonnette d’alarme : "Comme le précise à nouveau un rapport récent du FMI, au sein de l’Union européenne, la FWB dépense plus que la moyenne des autres pays européens sans démontrer des résultats à la hauteur de ces dépenses supplémentaires. Sur base de ces comparaisons internationales, le Comité estime donc qu’il devrait être possible de dépenser moins, tout en continuant à améliorer la qualité et l’équité de l’enseignement obligatoire en FWB."
Pourtant, dans les rues et à nos micros, les enseignants décrivent un système à bout de souffle, un manque de moyens, en plus d’un manque de considération, pour arriver à pratiquer leur métier comme il le faudrait. "C’est ma première année, raconte un jeune professeur de mathématiques lors d’une manifestation en avril, et clairement si je regarde en termes de salaire ou de statut social, ce n’est pas intéressant de venir dans le métier". "Je défie n’importe qui de venir enseigner ne fût-ce qu’une semaine pour voir ce que ça fait", lance un professeur de néerlandais dans un autre cortège.
Tentons donc d’y voir clair, en commençant par rappeler le contexte des mesures d’économies imposées par la majorité MR-Les Engagés.
Un groupe d’experts mandaté par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles tire la sonnette d’alarme à l’heure de rendre son rapport, en septembre 2025. Le déficit global de la Fédération est monté à 1,5 milliard d’euros. Sa dette, de 14 milliards d’euros, dépasse ses recettes annuelles. Sans mesures "significatives et urgentes", il pointe le risque d’un emballement de la dette. Le gouvernement s’était déjà fixé comme objectif de limiter le déficit à 1,2 milliard d’euros en 2029, mais, disent-ils, ce ne peut être qu’une première étape.
La majorité a donc décidé : il faut faire des économies supplémentaires. Même si d’autres préféreraient agir sur les recettes plutôt que sur les dépenses, en tentant par exemple de s’atteler à la modification de la loi spéciale de financement, puisque, rappelons-le, la FW-B ne peut pas lever d’impôts et ne peut donc pas équilibrer son budget de cette manière-là.
Or, la majorité du budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, soit 74,5% en 2025, est consacrée à l’enseignement.
Les organisations internationales, comme le Fonds monétaire international (FMI) ou l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), sur les travaux desquels s’appuient notamment les experts qui se sont penchés sur le budget de la FW-B, parlent principalement de l’enseignement "belge". Or, on le sait, la compétence est communautaire. Il y a donc avant tout un enseignement francophone et un enseignement flamand, ainsi qu’un enseignement germanophone.
On dit que le coût par élève est élevé, mais on ne sait pas pourquoi. Et si on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas à quoi il faut s’attaquer pour baisser ce coût.
Magali Verdonck, docteure en économie, chercheuse spécialisée en finances publiques (ULB)
"Les données [pour la Fédération Wallonie-Bruxelles] sont assez peu disponibles, en tout cas pas centralisées", explique Magali Verdonck, docteure en économie, chercheuse spécialisée en finances publiques et en évaluation des politiques publiques à l’ULB (Dulbea). Elle fait partie du comité d’experts qui a analysé la situation financière de la FW-B. "En participant au comité, on avait l’occasion de demander des données pour affiner nos recommandations. Certaines ne sont jamais venues. Elles n’existent pas. Or, elles sont essentielles". Essentielles pour savoir "où mettre la priorité dans les réformes à entreprendre".
Et la chercheuse donne un exemple : "On dit que le coût par élève est élevé en Fédération Wallonie-Bruxelles, mais on ne sait pas pourquoi. Et si on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas à quoi il faut s’attaquer pour baisser ce coût."
Nous nous sommes donc procuré les chiffres spécifiques à la Fédération Wallonie-Bruxelles, là où ils étaient disponibles. Et en essayant de les mettre en perspective.
LA FW-B, en 11e position de l’OCDE
La ministre francophone de l’Éducation répète régulièrement que l’investissement consenti dans notre système éducatif est parmi les plus importants. "Nous sommes dans le top 5 des pays de l’OCDE qui financent le mieux leur enseignement", déclare la ministre de l’Education Valérie Glatigny, lors d’une interview dans Les Clés le 3 juin, sur La Première. Quelques mois auparavant, elle nous classait dans le top 8.
Jusqu’à la Suède, vous pouvez considérer que le niveau de dépenses est similaire.
Philippe Dieu, représentant de la FW-B à l’OCDE
La ministre parle en fait de la Belgique. Si l’on prend l’ensemble des pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), la Belgique est à la 8e place du classement. Si l’on compare uniquement avec les pays européens membres de l’OCDE, la Belgique est 5e. Et il semble même, d’après les premiers chiffres disponibles, qu’elle monte à la 3e place pour l’année 2023, année pour laquelle l’OCDE publiera les nouvelles données complètes à la fin du mois de septembre.
Philippe Dieu, analyste à la cellule Statistiques internationales de l’éducation de la direction du Budget et des Finances de la FW-B et représentant de la FW-B à l’OCDE, connaît ces chiffres par cœur, il préfère ne pas parler de classement : "En matière de comparaisons internationales du financement de l’enseignement, il vaut mieux parler de groupes de pays que de classement strict. Les données reposent notamment sur des estimations destinées à rendre comparables des systèmes de financement différents. Jusqu’à la Suède, vous pouvez considérer que le niveau de dépenses est similaire."
"Par ailleurs, ajoute encore Philippe Dieu, il faut tenir compte du fait que ces données englobent aussi l’enseignement spécialisé, qui est plus développé en Fédération Wallonie-Bruxelles qu’ailleurs, or il demande plus d’encadrement, et l’enseignement pour adultes qui, dans beaucoup de pays, dépend plutôt du ministère de l’Emploi."
Toujours est-il que la Fédération est dans le peloton de tête, avec la Flandre (qui dépense encore 8,6% de plus par élève par rapport aux francophones), les Pays-Bas ou l’Allemagne. La France dépensant un peu moins. Tous se situent au-dessus de la moyenne européenne. La Fédération dépense 27% de plus que cette dernière.
"Effectivement, l’enseignement en Communauté française fait partie des mieux financés, même si d’autres le sont encore mieux", réagit Magali Verdonck, docteure en économie, chercheuse spécialisée en finances publiques et en évaluation des politiques publiques à l’ULB (Dulbea). Comme d’autres, elle pointe le coût du redoublement, particulièrement important en Belgique francophone, parmi les explications possibles de ces dépenses élevées. Il est estimé à 400 millions d’euros en 2023-2024.
L’organisation de l’enseignement en réseaux, c’est un sujet complètement tabou.
Magali Verdonck, docteure en économie, chercheuse spécialisée en finances publiques (ULB)
Mais elle pointe surtout une autre explication : "L’organisation de l’enseignement en réseaux, le dédoublement de l’offre entre libre et officiel. C’est étonnamment un sujet complètement tabou. Or, c’est potentiellement l’éléphant dans la pièce."
La chercheuse pointe le gaspillage d’argent provoqué par la présence d’une école pour chaque réseau dans une même petite ville "avec les mêmes options, les mêmes activités". "Si chacune a son hall de sport, ses infrastructures, sa direction, on ne fait pas d’économie d’échelle. […] En proposant dans une petite ville l’école dans un réseau et dans la ville voisine l’école d’un autre réseau, on pourrait mettre certaines ressources en commun et faire des économies".
Magali Verdonck (ULB) fait partie du comité d’experts qui s’est penché sur le budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, à la demande de son gouvernement. Elle dit avoir demandé des chiffres plus précis sur ce thème, pour objectiver le nombre d’élèves, ou le nombre d’infrastructures, par exemple, histoire d’analyser si cette intuition se vérifie par les chiffres. "Dans les délais certes assez courts des travaux du comité, les chiffres ne nous sont pas parvenus". "Tant qu’on n’en parle pas, on ne le saura jamais. Donc, il est temps d’en parler."
La masse salariale, la majeure partie du budget
Dans le rapport du FMI (Fonds monétaire international) sur l’enseignement en Belgique, sur lequel s’appuie le comité d’experts, il n’y a guère que deux lignes sur la question des réseaux. (Il évoque l’idée de "remédier à la fragmentation du système éducatif entre les différents réseaux scolaires qui conduit dans certaines localités, à la multiplication d’écoles de petite taille".)
L’institution internationale avance d’autres explications du coût élevé de l’enseignement dans notre pays. Elle rappelle que la majeure partie du budget de l’enseignement est consacrée aux salaires des enseignants.
Selon les chiffres de la FW-B, en 2025, les traitements des personnels de l’enseignement directement payés par la Fédération représentaient 7,9 milliards, soit une part de 80,7% des dépenses globales de l’enseignement (hors universités) à charge du budget de la FW-B.
Les salaires effectifs moyens des enseignants en Belgique francophone se situent dans la moyenne supérieure de l’Union européenne, en dessous de pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, mais au-dessus de la France, observe l’analyste en dépenses éducationnelles, Philippe Dieu. Ce dernier apporte une nuance : les derniers chiffres OCDE sur les salaires en France se réfèrent à l’année 2022 (pour les autres pays, elles portent sur 2024), un moment où, suite à l’inflation galopante, les salaires belges avaient progressé plus rapidement qu’en France, via le mécanisme d’indexation automatique des salaires. "Il faudra voir les prochains chiffres, il y aura probablement eu un effet de rattrapage chez nos voisins".
Cela dit, comme l’explique le FMI, ce n’est pas tant le niveau des salaires qui explique l’importance de la masse salariale en Fédération Wallonie-Bruxelles et en Flandre (où les barèmes sont d’ailleurs plus élevés), mais plutôt le nombre d’enseignants. Ou, dit autrement, le fait qu’il y a, en Belgique, beaucoup de profs par rapport au nombre d’élèves. C’est vrai pour les deux communautés, un peu plus pour la Flandre en secondaire.
"Le nombre d’enseignants est influencé par certaines spécificités du système belge, fait remarquer Philippe Dieu, comme le poids de l’enseignement spécialisé qui nécessite un encadrement plus important."
Les données incluent, par ailleurs, l’ensemble des enseignants rémunérés "y compris ceux exerçant des fonctions hors classe (détachements, missions pédagogiques, fonctions de coordination, etc.). Cet élément conduit à une légère surestimation du nombre d’enseignants effectivement en charge d’élèves, même si ce biais n’est pas propre à la Belgique et se retrouve, à des degrés divers, dans la plupart des systèmes éducatifs." La limitation des détachements fait d’ailleurs partie des réformes actuelles, dans le but de "renforcer la présence en classe".
La chercheuse spécialisée en finances publiques Magali Verdonck (ULB) pointe par ailleurs, ici aussi, l’organisation en réseaux, et l’existence d’un nombre élevé d’options en secondaire, qui sont pour certaines suivies par très peu d’élèves.
Autre élément avancé par le FMI, tant pour la communauté flamande que pour la communauté française, pour expliquer l’importance de la masse salariale, et donc des dépenses en éducation : le relativement faible nombre d’heures d’enseignement face classe. Un thème qui a provoqué de nombreux débats, suite la décision du gouvernement d’imposer deux périodes supplémentaires par semaine aux professeurs du secondaire supérieur, sans compensation salariale. Nous revenons sur ce thème dans le deuxième volet de cette série.
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