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Wednesday, September 23, 2026

Le gros délire queer de Jean-Michel Blais

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Après avoir exploré le piano solo (Il), le piano électro (Dans ma main), la musique à l’écran (Matthias & Maxime), le piano orchestral (aubades) et le piano harpe (désert, avec Lara Somogyi), Jean-Michel Blais accorde son piano à un instrument jusqu’ici inédit dans son répertoire : la voix humaine. « Les voix sont tellement touchantes. Comme humains, on se reconnaît, ça vient vraiment nous parler. Ce qui me fait capoter, c’est que c’est un instrument gratuit, démocratique et universel », s’emballe le compositeur québécois, rencontré dans son lumineux studio montréalais sis au cinquième étage d’un ancien bâtiment industriel.

Les albums fort variés que le pianiste a fait paraître au cours des dix dernières années — depuis que le magazine Time a classé son premier album parmi ses dix coups de cœur de 2016 — témoignent de sa curiosité sans limite. À défaut d’avoir terminé sa formation au Conservatoire de musique, Jean-Michel Blais ajoute de nouvelles cordes à son arc avec chaque projet. « Ça me stimule d’essayer de nouveaux médiums. Par la force des choses, j’apprends sur le tas. Chaque album est comme un cours que je me donne, mon travail de fin d’année », illustre-t-il.

Lors de ses recherches sur les voix, le musicien devient rapidement agacé par la binarité des chorales. Traditionnellement, les femmes sont associées aux registres alto et soprano, et les hommes, à ceux de ténor et de basse. Avec la collaboration du compositeur William Brittelle, connu notamment pour son travail auprès du Los Angeles Philarmonic et du groupe The National, Jean-Michel Blais entreprend alors un « gros délire queer ». Volontairement, il écrit des partitions vocales pour un registre central afin de créer une ambiguïté dans la perception des timbres de voix. « On s’en fout du genre, dit-il. Ce qui compte, ce sont les registres. Quand on les brouille, ça crée une harmonisation qui est tout simplement belle. »

Retour en enfance

Ces chœurs, qui se superposent à ses mélodies de piano et aux arrangements pour cordes qu’il a composés, apportent une dose de profondeur et de chaleur à ses nouvelles pièces et le replongent dans son enfance. Élevé dans une famille catholique, le jeune Jean-Michel Blais a d’abord fait partie de chœurs de chants de Taizé, des chants religieux méditatifs, avant d’apprendre le piano à l’âge de 11 ans. Ce passage de sa vie a d’ailleurs inspiré le morceau kyrie, qui est le titre d’une prière liturgique chrétienne.

Chaque composition de mirador évoque ainsi la jeunesse de Jean-Michel Blais et, plus largement, l’émerveillement propre à l’enfance. La pochette d’album montrant un jeune garçon étendu sur un divan coiffé d’une couronne de papier en dit long. « C’est un bout de papier, mais pour cet enfant, c’est un royaume, explique le musicien. Ça représente tout le pouvoir de l’imaginaire de l’enfance, dans lequel une couverture et deux coussins suffisent à créer un château. » La pochette intérieure qui enveloppe le vinyle offre même un modèle de couronne à découper.

Découvrant son identité queer et vivant avec le syndrome de Gilles de La Tourette, le jeune Jean-Mi, comme ses amis l’appellent, s’est lui-même souvent réfugié dans le sous-sol de la maison familiale de Nicolet, où il s’évadait dans des univers parallèles en visionnant des VHS, en parcourant des encyclopédies ou encore en bidouillant sur un orgue électronique. « L’album a failli s’appeler “une fantaisie de l’ordinaire” ou “la chambre des possibles” », raconte l’artiste. Ce dernier titre a plutôt été attribué à la dixième et ultime pièce de l’album.

Le mot mirador, qui désigne une tour d’observation, a été retenu après un remue-méninges en équipe. Un titre que Jean-Michel Blais qualifie de « lumineux », « scintillant » et « coloré ». « C’est un oxymore parce que dans le mirador, il y a cette notion de hauteur. Et moi, troglodyte que j’étais, je transformais mon sous-sol en une autoroute vers l’espace-temps. Je me retrouvais tout à coup dans des châteaux médiévaux en Espagne ou en Allemagne avec Beethoven. »

Un album « inhabituel » et « maximaliste »

La racine étymologique espagnole de mirador renvoie à une autre facette mémorable de sa jeunesse, marquée par de longs séjours formateurs au Guatemala, au Nicaragua et en Argentine. Son amour pour les cultures musicales sud-américaines s’incarne sur quelques titres de mirador, dont carnavalito et quwi, mot quechua qui veut dire «cochon d’Inde». Grand amateur de musique andine — « je n’écoute que ça dans mon char », dit-il —, Jean-Michel Blais a collaboré avec le multi-instrumentiste d’origine péruvienne Tulio Velazco Villagra pour agrémenter ses compositions de charango et de flûte de pan. Un étonnant mais heureux mélange, qui se fond au piano ensoleillé de Jean-Michel Blais ainsi qu’aux chœurs.

En résulte un « album inhabituel », concède son compositeur, qui prend plaisir au métissage et à l’exploration des genres, lui qui cite Rock’n nonne et Les mystérieuses cités d’or parmi ses sources d’inspiration. Un album qu’il définit aussi comme étant maximaliste. « Une partie de moi trouve qu’il y a beaucoup de minimalisme dans le néoclassique actuel. On est beaucoup dans la simplicité, le côté épuré, le piano feutré. C’est magnifique — j’en ai fait et je vais en refaire —, mais les pièces en majeur, ça existe aussi. Où sont les pièces fortes, rapides, techniques, joyeuses et éclatées dans la musique instrumentale ? »

Des pièces à son image, lui qui se décrit comme une personne « joviale » et « de party ». Des pièces qui sautent parfois du coq à l’âne, comme les propos du volubile musicien, qui oublie parfois de finir ses phrases avant de se lancer dans une nouvelle idée. Car tout va vite avec Jean-Michel Blais. Son nouvel album est à peine dans les bacs qu’il déborde d’idées pour la suite. « Je suis toujours sur trop de projets », concède-t-il, en balayant l’horizon du regard face à la grande fenêtre de son studio. « On est comme suspendu au-dessus de la ville ici, observe-t-il. C’est rendu ça, mon mirador. »

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