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Tuesday, November 3, 2026

«Wild Horse Nine»: complots, trous de mémoire et moaïs

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En 1973, Chris et Lee, deux agents de la CIA, sont en mission au Chili afin de « faciliter » un imminent coup d’État. Mais voici que leur patron les envoie sur l’île de Pâques. Là-bas, Lee a le mandat de surveiller Chris, qui, se sachant mourant, a décidé d’écrire ses mémoires. Complication supplémentaire : Chris est désormais dénué de filtre, aussi révèle-t-il des secrets politiques aux premiers touristes venus. Cela, tout en assistant, impuissant, à l’effacement graduel de ses souvenirs. Lee, pour sa part, est tiraillé entre son devoir, son amitié pour Chris, et surtout, une promesse qu’il lui a faite. Dans Wild Horse Nine (Cheval sauvage numéro neuf), John Malkovich affirme, à raison, avoir trouvé l’un de ses meilleurs rôles.

« Avec Chris, je renouais avec un type de personnage que je n’avais pas incarné depuis très longtemps : une sorte d’Américain typiquement crétin. Je le trouvais à la fois drôle et méditatif — un mélange d’un enfant et d’un homme au seuil de la mort. Il me semblait aussi profondément, irrémédiablement triste. Et totalement perdu, car il a consacré sa vie à une cause, pour finir par se rendre compte que les moyens employés n’étaient pas justifiés par rapport au résultat obtenu », confie l’acteur lors d’une conférence virtuelle à laquelle Le Devoir a été convié.

Étaient également présents Sam Rockwell, qui joue Lee, et Martin McDonagh, le scénariste et réalisateur.

« Je me suis rendu là-bas [sur l’île de Pâque, ou Rapa Nui] il y a une quinzaine d’années, en espérant que ce lieu doté d’une forte personnalité pourrait servir de décor à un film », explique le cinéaste britanno-irlandais.

« J’ai écrit plusieurs versions : dans l’une, c’était un père et son fils qui s’y rendaient, dans une autre, c’étaient deux comédiens… Puis, je me suis souvenu des interventions de la CIA au Chili — l’île de Pâques étant un territoire chilien. En intégrant cet élément, les personnages sont devenus deux agents de la CIA qui cherchent à déstabiliser le gouvernement Allende en 1973. De là, tout s’est emboîté. »

De continuation et de culmination

Les cinéphiles l’auront sans doute relevé : Wild Horse Nine reprend, avec brio en l’occurrence, une formule peaufinée par McDonagh dans ses précédents In Bruges (Bienvenue à Bruges ; 2008) et The Banshees of Inisherin (Les Banshees d’Inisherin ; 2022), qui reposaient également sur un duo s’échangeant des répliques savoureuses sur fond de situation inusitée. Avec Wild Horse Nine, il y a non seulement continuation, mais culmination.

Alors que dans In Bruges, on avait ces deux tueurs à gages, l’un néophyte, l’autre vétéran, et que dans The Banshees of Inisherin, on avait ces deux meilleurs amis en proie à une sanglante inimitié, dans Wild Horse Nine, McDonagh fusionne tout cela. À la réflexion au long cours sur l’amitié masculine, pour le versant lumineux, et la violence des hommes, pour le versant sombre, s’ajoute une poignante réflexion sur la mémoire, la loyauté et la fin de vie.

Comme dans les deux autres films, le ton se fait tour à tour cinglant, grinçant puis émouvant, parfois l’espace d’une même scène. Là encore, McDonagh atteint des sommets.

« Tout est déjà établi à l’écriture, note le principal intéressé. Je crois que, naturellement, je souhaite que la plupart des scènes soient relativement drôles. Mais, à mesure que l’histoire progresse et que les événements se colorent d’une certaine mélancolie, un équilibre s’installe de manière organique. Au moment du tournage, de la mise en scène, l’important pour les passages comiques, c’est de rester fidèle à la vérité de ceux-ci : il ne s’agit jamais de “placer” des blagues ou de forcer le trait pour rendre les choses comiques. Il s’agit toujours de trouver la vérité propre à chaque scène. »

L’approche est identique pour les séquences plus tristes ou plus sombres, poursuit McDonagh.

« D’autant qu’il arrive que des scènes basculent du registre comique vers une tonalité plus sombre, pour revenir ensuite au comique, et ce, en l’espace de quelques répliques. Je pense notamment à la scène, vers le milieu du film, où Chris confie qu’il a toujours voulu mourir à Venise : le ton change radicalement en une fraction de seconde, avant de basculer à nouveau. Pour que ça fonctionne, on doit simplement demeurer sincère, réplique après réplique. Et, sur ce plan, ces acteurs-là sont absolument remarquables. »

Richesse comportementale

Pour incarner Lee, qui est plus jeune que Chris, mais un agent expérimenté, Martin McDonagh a fait appel à Sam Rockwell, qu’il a déjà dirigé dans Seven Psychopaths (2012) et Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (Trois affiches tout près d’Ebbing, Missouri ; 2017), qui valut un Oscar à l’acteur.

« Martin et moi avons mûri, lui en tant que cinéaste et moi, en tant qu’acteur. Les choses se posent, on se met à dresser des bilans existentiels… Ses films gagnent sans cesse en profondeur. Je ne peux pas parler pour Martin, mais Wild Horse Nine est très… mature. Pour ma part, je n’aurais pas pu interpréter ce rôle-là il y a dix ans, ni même il y a cinq ans. Lee est un homme pleinement adulte, alors que Dixon, dans Three Billboards, c’était une sorte d’enfant dans un corps d’adulte. Lee est, dans une certaine mesure, l’un des premiers véritables hommes adultes que j’ai eu l’occasion de jouer. »

Sam Rockwell ajoute que la qualité exceptionnelle du scénario faisait en sorte qu’il était inutile, pour la distribution, d’essayer d’améliorer quoi que ce soit.

« Martin accorde une importance primordiale aux comportements des personnages, ce qui n’est pas le cas de tous les cinéastes. Oui, il recherche l’émotion, la catharsis, mais surtout, il veut des comportements authentiques. Il nous a fourni énormément de matière. Prenez Chris, le personnage de John : il est atteint d’un cancer du poumon, est sous morphine et présente des signes de démence. Ça fait trois trucs majeurs, sans compter toute cette tristesse et ces regrets qu’il éprouve. Il y a donc une richesse comportementale considérable à exploiter. »

Un grand personnage

Et de fait, cette « richesse comportementale » constituait l’une des principales motivations de John Malkovich (In the Line of Fire/Dans la ligne de mire ; Being John Malkovich/Dans la peau de John Malkovich ; Burn After Reading/Lire et détruire) à participer au projet.

« En lisant le scénario de Martin, je me suis surtout dit : “J’espère que je ne vais pas tout gâcher.” Chris est un personnage saisissant, pétri de contradictions, et magnifiquement écrit. Il porte en lui beaucoup de tristesse, beaucoup de chagrin, beaucoup de colère. Il se sent foncièrement trahi par lui-même, par ce qu’on lui a demandé de faire et par ce qu’il est devenu. Mais en même temps, il est très drôle. »

De conclure John Malkovich : « C’est, sans conteste, l’un des plus grands personnages que j’aie jamais incarnés, et la plupart de ces grands personnages, je les ai interprétés au théâtre, et non au cinéma. En matière d’écriture, Chris se hisse parmi les plus beaux rôles du répertoire théâtral que j’ai joués. Au cinéma, mon seul rôle qui possédait cette profondeur est celui de Valmont, dans Dangerous Liaisons [Les liaisons dangereuses]. »

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