À Shawinigan, le coup d’éclat suprémaciste blanc de mai dernier fait encore mal
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, le défi de l’intégration des immigrants dans Laviolette–Saint-Maurice.
À la fin mai, Marie Chantal Megatche Toukam a eu le souffle coupé. Devant ses yeux, sur une image captée dans sa ville adoptive de Shawinigan, une vingtaine d’hommes cagoulés tenaient une bannière frappée des mots « Je me souviens d’un Québec blanc ». « J’ai tiqué. »
Des semaines se sont écoulées depuis l’événement, qui avait à l’époque ébranlé la classe politique, mais Marie Chantal n’a pas oublié. C’est elle qui a abordé le sujet la première lors d’une discussion avec Le Devoir cet été. « Ça m’a fait un coup », souligne cette préposée aux bénéficiaires d’origine camerounaise.
« Je pense que ça n’a même pas pris 10 minutes que [mes employés] sont venus me voir », relate sa patronne, la directrice générale et copropriétaire de la résidence Maison Olivier, Janick Lemoine.
C’est elle qui a embauché Marie Chantal il y a quatre ans. Pour répondre au « fléau du manque de main-d’œuvre » dans la région, elle a offert des contrats à une vingtaine d’employés immigrants, principalement en provenance du Cameroun. « On avait beau vouloir embaucher, mais on n’avait pas de CV, rapporte-t-elle. On a décidé de se tourner vers l’immigration. Puis, je ne regrette rien du tout. Ç’a été tellement riche, cette expérience-là. »
Situées au centre-ville de Shawinigan, les compagnies ARM et Comméléo ont elles aussi constaté, au sortir de la pandémie de COVID-19, qu’elles ne recevaient « quasiment plus que » des candidatures venues d’ailleurs. « Si on ne les avait pas eues, on aurait vraiment eu de la misère », soutient le président des deux entreprises, Jean-François Gingras, non loin d’une salle à manger où une série d’horloges affichent l’heure en Algérie, au Bénin et en Guadeloupe.
« Pourquoi Shawinigan ? »
En mai, quand les premiers échos du déploiement d’un message suprémaciste blanc au parc des Vétérans sont parvenus aux oreilles du conseil municipal, celui-ci s’est empressé de diffuser un communiqué de presse. « En 2025 seulement, plus de 650 personnes ont été accueillies [à Shawinigan], représentant 48 nationalités », a-t-il rappelé.
Trois mois plus tard, Janick Lemoine s’explique toujours mal ce qui s’est passé. « Ça ne reflète tellement pas la région… » souffle-t-elle.
« Pourquoi Shawinigan ? C’est la question, je pense, que tout le monde se pose », ajoute la directrice générale du Service d’accueil des nouveaux arrivants de Shawinigan, Marie-Claude Brûlé. Très peu d’information existe à ce jour sur l’incident, sinon qu’il a été revendiqué par un groupuscule se présentant comme un « club nationaliste masculin canadien ».
« On m’a dit que c’étaient des gens qui venaient d’ailleurs, qu’ils sont venus faire ça à Shawinigan. Ça m’a calmée, confie Marie Chantal. Pour moi, les Québécois sont des gens bien. »
La préposée aux bénéficiaires, qui a désormais « un chum québécois », dit avoir été accueillie à bras ouverts à son arrivée au Québec. Sa patronne « s’est battue corps et âme pour [lui] trouver un logement ». « Elle a payé, elle a meublé. Nous avions tout, jusqu’à la brosse à dents. Elle m’a fait visiter les boutiques africaines, elle m’a amenée manger une poutine ! »
Lui aussi employé de la Maison Olivier, Stéphane Ntsamo Tsague aurait « pu choisir une autre province, mais [a] choisi le Québec à cause de la gentillesse ». « Au début, on m’a payé des billets pour aller voir du hockey au stade. Maintenant, je suis un fan des Cataractes ! » lance-t-il.
Épicerie africaine et restaurant indien
Si les accents camerounais, ivoirien et marocain se font plus que jamais entendre sur la 5e Avenue de Shawinigan, l’entreprise CGI y est pour beaucoup. « On s’est implanté ici quand les grandes compagnies de pâtes et papiers ont fermé. Littéralement, c’est ça qui a sauvé la ville », affirme Michel Leclerc, vice-président du centre mondial de prestation de services de CGI en Mauricie.
À l’heure actuelle, la compagnie spécialisée en technologies de l’information emploie environ 200 personnes dans la région. « À un moment donné, on était aux alentours de 70 % de nos employés issus de l’immigration, souligne M. Leclerc. On avait une dame qui venait de l’Inde. Son mari a parti le Taj Mahal, le restaurant indien au bout de la rue. Le restaurant Chez Grace, c’est [celui d’]une Péruvienne qui est l’épouse d’un de mes employés. […] C’est vraiment quelque chose qui enrichit la communauté. »
En face des locaux de CGI, une petite épicerie vend une variété de produits africains. « Il y avait un très gros besoin. Pour avoir nos produits typiquement africains, il fallait aller jusqu’à Trois-Rivières », raconte la gérante du magasin, Emmanuella Ginette Mouho.
« Ça nous a sauvés ! » lance Gabrielle Ngo Nkog-Loum, une immigrante camerounaise rencontrée par Le Devoir. « Il y a beaucoup d’épices qui viennent de chez nous qu’il n’y a pas au IGA », ajoute son conjoint, Cédric Agokeng, la voix enterrée par le claquement des blocs de bois échappés sur la table par une de leurs trois filles.
Installé depuis trois ans dans la ville qu’il appelle affectueusement « Shawi », le couple originaire de Douala dit être à « sa place ». « Comme dans toute chose, il y a des exceptions. Avec certaines personnes plus âgées, ça peut être chaud, souligne Gabrielle. Mais, globalement, on se sent à l’aise ici. Nous avons trouvé une communauté. »
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