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Thursday, September 24, 2026

«L'intelligence artificielle est un terrain d'affrontement entre puissances extrêmement clair»

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Lors de leur rencontre à Washington ce jeudi 24 septembre, Donald Trump et Xi Jingping devraient évoquer l'intelligence artificielle, dont le développement inquiète. La Chine et les États-Unis se livrent déjà une nouvelle guerre froide technologique qui pourrait bien définir le XXIᵉ siècle. Entretien avec Franck DeCloquement, expert en intelligence stratégique, membre du conseil scientifique et enseignant à l’institut EGA et à l'IHEDN et co-auteur de Atlas géopolitique : acteurs, rivalités, recompositions, publié aux éditions Ellipses.

RFI : Le Premier ministre australien a révélé qu'OpenAI a infiltré un site internet gouvernemental en juin dernier, Un agent d'OpenAI est allé plus loin que ce qui lui avait été demandé, c'est bien ce qui s'est passé ?

Franck DeCloquement : Oui, tout à fait. C'est-à-dire que vous avez une action autonome de cet agent informatique qui effectivement a infiltré des sites officiels australiens. Donc, ça a créé effectivement l'émoi, puisque ce n'est pas la première fois que ce type d'agent prend une forme d'autonomie dans ses manières d'agir et de se déployer.

Le Premier ministre australien a expliqué qu'en plus, il avait fallu attendre ce mois-ci ne serait-ce que pour être informé par OpenAI, donc information volontaire mais très tardive. Est-ce qu'on sait pourquoi ça a été si long ? Est-ce qu’OpenAI n'avait pas remarqué en fait cette intrusion-là ou est-ce que c'était délibéré d'attendre ?

Il y a deux explications. Pour l'instant, n'étant pas d'OpenAI, je ne pourrai pas vous dire si effectivement l'une des deux est à privilégier, mais on peut considérer que d'un côté, vous avez des problématiques de confidentialité en matière industrielle, donc ils ne vont pas s'ouvrir de cette manière-là aussi rapidement. Et puis de l'autre, il devait certainement y avoir ce qu'on appelle un forensic, c'est-à-dire une exploitation des traces laissées par cette affaire, de manière à comprendre les ressorts du « comportement » de ce programme, de cette programmation informatique, dans ce cadre. Donc, les deux peuvent l'expliquer.

Là, en l'occurrence, ce n'était pas dirigé, délibéré, mais est-ce que des gouvernements ou un certain nombre de services seraient susceptibles de mener le même type d'opération ?

C'est tout à fait possible à l'avenir puisque les rivalités en matière interétatique entre les trois grands rivaux actuellement, en tout cas les trois grandes puissances en lice que sont la Russie, surtout la Chine et les États-Unis, nous laissent penser que ce type d'action autonome, avec une capacité augmentée d'intrusion, d'ingérence, qu'elle soit au niveau informatique ou au niveau effectivement de ce qu'on appelle hybride, c'est-à-dire en fait des guerres de l'information, des guerres liées à la perception, ne pousseront qu'en ce sens à l'avenir. Alors c'est déjà fait et ça augmentera les capacités d'action parce que l'intelligence artificielle démultiplie ces moyens d'agir de manière subreptice.

Justement, récemment, le plus haut responsable du renseignement chinois a parlé, en reprenant des idées qui avaient déjà été évoquées par Xi Jinping, de « champs de bataille », de « nouveaux terrains d'affrontements » entre grandes puissances. Est-ce que l'IA pourrait devenir le théâtre et l'outil d'une sorte de nouvelle guerre froide ?

C'est surtout que l'intelligence artificielle est un terrain d'affrontement entre puissances extrêmement clair, entre les ambitions industrielles, la domination numérique et les enjeux militaires. L'intelligence artificielle, en fait, redéfinit les rapports de force mondiaux et devient indubitablement un nouveau champ d'affrontement, on va dire un champ de bataille entre les grandes puissances du XXIᵉ siècle. Donc, de toute évidence, on se dirige vers ce type de configuration. Et la résurgence des risques militaires va croissant, vers une crainte qui monte à l'escalade. D'où, je pense, la réunion aussi pour trouver une forme de téléphone rouge entre Donald Trump et Xi Jinping, donc la Chine et les États-Unis, effectivement, dans le cadre d'une forme de gouvernance des velléités de puissance chinoise et américaine dans le cadre de l'augmentation toujours croissante des moyens de la puissance de l'IA. Voilà, on en est là en fait.

C'est ça l'objectif, de contenir la possibilité que ça dégénère ?

Alors, il y a plusieurs objectifs. Il y a, d'un côté, pour les États-Unis, le fait de se garantir l'accès aux terres rares, et de la part de la Chine, le fait de se garantir encore une forme d'accès aux puces, aux semi-conducteurs les plus puissants, tels que ceux de Nvidia, qui restent encore les meilleurs. La Chine investit des milliards de dollars chaque année pour rattraper son retard, semble-t-il avec succès, mais d'une certaine manière, ça l'a obligée aussi dans sa programmation, on l'a vu avec DeepSeek, à fabriquer des programmes informatiques en termes d'IA, donc d'intelligence artificielle, avec plus d'élégance, c'est-à-dire avec plus d'efficacité, donc finalement, un moins amenant un plus dans le cadre de DeepSeek, néanmoins la Chine veut bien évidemment se convertir et garder dans le cadre de cette course aux armements numériques une forme d'accès. Et les États-Unis ont besoin également des terres rares pour fabriquer leur propre matériel.

Donc, il y a une sorte d’accord tacite qui se prépare. Et on l'a vu quand Trump avait précédemment rencontré Xi Jinping, certains contrats qui concernaient Taïwan, en particulier un contrat de 14 milliards, ont été gentiment ralentis ou stoppés par Donald Trump, considérant que c'était un moyen de faire une forme de pression douce et d'envoyer un message à Pékin en expliquant que, d'une certaine façon, le statut de Taïwan était très compliqué à expliquer pour Donald Trump, « personne ne sait comment la définir », c’est ses termes exacts. Donc, c'était d'une certaine manière le fait de baisser un petit peu la pression pour continuer dans ce cadre-là à obtenir des garanties de Pékin. Et Pékin cherche la même chose d'une certaine façon, puisque récemment, vous avez eu une déclaration qui a été faite par un universitaire qui était en fait le directeur général de l'Institut des affaires internationales de l'université Renmin de Pékin, Wang Yiwei, qui en réalité a expliqué que d'une certaine façon, Taïwan n'est plus la priorité. Donc, on entend par là, à rebours, que la priorité maintenant est devenue l'IA.

Alors justement, l'inquiétude en Chine, elle est réelle. Le responsable que je citais tout à l'heure, responsable du renseignement, a estimé que l'intelligence artificielle pourrait menacer le maintien au pouvoir du Parti communiste. Il a raison ?

Alors, ils se sont effectivement rendu compte de plusieurs problèmes. Et c'est Chen Yixin, ministre de la Sécurité d'État, qui, très récemment, a publié dans China Cyberspace les trois principaux risques selon lui. Vous aviez le risque politique qui était évoqué, le risque de sécurité institutionnelle, et puis évidemment ce risque idéologique, parce que d'une certaine manière, faire des IA performantes, c'est aussi laisser la possibilité aux humains qui, derrière, se nourrissent de ces réflexions basées sur l'intelligence artificielle, se nourrissent d'une forme d'apprentissage, de compréhension du monde qui les entoure. Évidemment, l'IA peut tout à fait, et on le voit avec ces agents « numériques » qui, d'une certaine façon, ont des comportements un peu étranges, il y a un risque que les populations chinoises puissent considérer que le monde extérieur n'est peut-être pas comme ce que l'on leur représente, et que le Parti communiste chinois, en tout cas le fonctionnement chinois, n'est peut-être pas la meilleure façon de marcher. Et donc ça, ils l'ont parfaitement compris, parce que c'est un risque évidemment extérieur, compte tenu des capacités qu'ont les États-Unis et d'autres puissances à disposer des mêmes formes d'agent, d'armes numériques.

Mais c'est un risque aussi intérieur puisque d'une certaine façon, ça permet, et on le voit dans le cas de la Corée du Nord où toute l'informatique et les réseaux internes sont surprotégés, ça permet aux populations aussi de s'émanciper. C'est un risque qui a été tout à fait identifié. Donc oui, il y a un risque potentiel de décloisonnement intellectuel et idéologique des populations par le truchement, l'usage, de la puissance que permettent ou mettent à disposition les IA, et les IA chinoises comme les IA américaines.

Alors là, on parle de régimes qui sont assez particuliers, très verrouillés, la Chine, la Corée du Nord, est-ce que ça peut être vrai pour d'autres pays ? Est-ce que ces outils sont suffisamment puissants pour menacer des régimes ?

Alors avec l'outil, en fin de compte, ce qui se joue actuellement, c'est le fait d'accélérer ou de ralentir la recherche. On l'a vu, il y a cette interrogation pour certains. Certains veulent accélérer, vous avez des gens comme Zuckerberg, vous avez des personnalités qui veulent effectivement mettre un coup d'accélérateur, et puis vous avez d'autres personnalités qui, elles, veulent ralentir. Ce qui est le cas de Sam Altman, de Jensen Huang me semble-t-il, de Nvidia, etc., pour un petit peu s'interroger sur l'avenir de cette affaire et quelles seraient leurs capacités à maîtriser leurs propres outils. Alors, évidemment, ça peut mettre en danger par le fait que vous ayez des comportements hiératiques de ces agents informatiques qui sont déployés à tout niveau – au niveau de la sécurité nationale –, comme le dit finalement le responsable chinois au niveau des différents éléments en lien avec la sécurité publique, la sécurité institutionnelle. Imaginez des élections soumises à des problématiques IA. On peut imaginer que, en soi, l'IA peut déstabiliser, mettre en danger. Et puis, vous avez également la capacité pour l'adversaire, dès lors que vous êtes dans l'adversité, à augmenter les attaques, la puissance des attaques informatiques justement par le truchement de l'IA.

Est-ce qu'il y a des pays qui sont plus vulnérables que d'autres ?

La France, prioritairement, si j'ose dire. On le voit avec le résultat… Non, tous les pays sont… On est quand même bien protégés et en même temps, on ne l'est pas suffisamment puisque tout ça va très vite. On le voit, c'est une espèce de nouvelle course aux armements d'une certaine manière. Et qui dit course aux armements dit également des efforts constants pour se défendre et contrer les attaques potentielles. Donc, si d'une certaine manière, certains pays comme les États-Unis et la Chine, les deux prioritaires, savent effectivement disposer d'outils extrêmement performants en attaque comme en défense, il n'en reste pas moins qu'à partir du moment où vous exposez votre surface d'attaque, c'est-à-dire que tous vos systèmes, toutes vos bases, tous vos data centers demeurent des installations exposées, votre surface d'exposition offre une surface d'attaque bien plus large. On le voit, par exemple, si j'en reviens au cas français, sur le cas de la facturation électronique qui avait évité pour l'État de ne pas se faire spolier de la TVA.

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