«Aimer la théorie»: la pensée à l’œuvre
Il fallait que Benoit Jodoin publie Pourquoi je n’écris pas, en 2024, pour qu’il finisse par faire paraître trois livres en moins de trois ans. L’ouvrage avait a reçu un accueil enthousiaste à sa sortie, et se penchait sur la « culture de la pauvreté » dans laquelle l’auteur a grandi et qui, selon lui, freinait « l’exploration des territoires de la création ». L’exercice découlait en partie de sa recherche doctorale, et c’est sur ce parcours que revient l’historien de l’art dans son dernier essai, Aimer la théorie. Comment l’art contemporain peut nous réapprendre à penser.
L’ouvrage se veut non seulement un plaidoyer pour les formes d’art capables de donner corps aux idées, mais aussi une défense d’une théorie plus exploratoire, qui assume et interroge sa part de création.
« Ce nouveau livre m’a permis d’aborder le chemin étrange que j’ai pris pour arriver à l’écriture », explique-t-il en entrevue. Si l’on se permet d’ironiser aujourd’hui sur le titre de son premier bouquin, qui mettait des mots justes sur une réalité dans laquelle bien des lecteurs se sont reconnus, c’est précisément parce que Benoit Jodoin se sent désormais « complètement ailleurs ». Non pas qu’il en renie les propos, au contraire : il se dit plutôt transformé par les années consacrées à la rédaction de Pourquoi je n’écris pas et de sa thèse doctorale.
« Sincèrement, au cours de mon doctorat, avant que ne soient publiés Pourquoi je n’écris pas et Archives de nos amitiés imparfaites, je suis arrivé à un point de non-retour », poursuit-il. « Je me suis dit : les œuvres sur lesquelles j’ai effectué mes recherches m’apprennent à réfléchir autrement, d’une façon plus personnelle, sensible, sans nécessairement arriver à des conclusions. Je suis resté dans l’incertitude, dans l’hypothèse. C’est certain qu’elles m’ont dirigé, finalement, vers de nouvelles formes de création. »
Intitulée La théorie exposée. Mises en forme de la théorie dans l’art contemporain (2022), sa thèse, réalisée en cotutelle entre l’UQAM et l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, interrogeait les incarnations de la pensée dans des œuvres de différentes formes. À travers le Gramsci Monument de Thomas Hirschhorn, des installations de Kader Attia ou des conférences-performances présentées au MAC VAL, il a analysé comment l’art contemporain met la théorie en situation, la donne à expérimenter et l’inscrit dans des contextes sociaux, culturels ou institutionnels.
Un guide pratique
Cela étant dit, l’auteur nous met en garde : « Je ne publie pas ici ma thèse. Ce projet est tout autre […] Ceci est une antithèse, presque : je raconte tout ce que ma thèse ne dit pas. » Ainsi, Benoit Jodoin structure son ouvrage en 16 chapitres, « sous la forme d’un guide pratique, inspiré des livres de croissance personnelle », dit-il.
« On est tellement habités par une volonté d’excellence, de rigueur, de scientificité, qu’on perd souvent le plaisir, dans le milieu universitaire, qui nous fait d’abord aimer l’art. On doit continuer à valoriser des pratiques plus rigoureuses, mais elles ne sont pas pour tout le monde. Ce qui fait la richesse de la recherche en art, ça doit être la capacité à la voir, à l’aborder sous différentes perspectives. »
Le cœur de son essai se situe dans la distinction qu’il établit entre la théorie à laquelle on pense le plus souvent, qu’on l’associe à tort ou à raison aux méthodes scientifiques, et une série d’autres formes de pensée qu’il repère dans des œuvres d’art, qu’il s’agisse de la citation directe, du rapport texte-image, de la performance ou de l’art relationnel.
En parallèle, la forme même du livre se veut cohérente avec cette exploration conceptuelle. Elle se veut également contagieuse, comme une invitation à « réapprendre à penser avec l’art contemporain ». C’est pourquoi, écrit-il d’emblée, « lu dans l’ordre, ce livre est la traversée de la théorie à la création ».
Recherche-création
Pour Benoit Jodoin, un moment décisif dans la prise de conscience de ce que pouvait apporter la théorie à sa propre pratique a été sa réflexion autour de la notion de forme. « Il est de ces concepts, comme, pour moi, celui de la forme, qui bouleversent complètement notre lecture du monde. » Les travaux de la critique Caroline Levine se sont révélés particulièrement éclairants dans l’élaboration de sa pensée sur les arts visuels.
Comme il l’explique, cette idée ne provient pas exclusivement de Levine, « elle est déjà là chez Foucault et d’autres ». De fait, une œuvre ne se réduit pas à un objet esthétique ; elle propose également une manière d’être au monde dont le spectateur peut s’inspirer. La rencontre avec l’art devient ainsi une occasion de se façonner soi-même. Chaque film, chanson ou œuvre marquante intervient dans ce travail continu de « mise en forme de soi ». « Dans cette perspective, l’individu apparaît comme un work in progress ». Benoit Jodoin rejoint ainsi l’idée foucaldienne de « l’esthétique de l’existence », selon laquelle la vie peut être envisagée comme une œuvre d’art en cours d’élaboration.
Cette réflexion dépasse donc le seul rapport de l’auteur aux arts : elle éclaire aussi son écriture. Une perspective qui paraît d’autant plus pertinente aujourd’hui qu’elle va à contre-courant d’un certain discours critique sur l’art contemporain. « Au moment où l’on observe une lassitude théorique, où l’on critique le penchant de l’art contemporain pour le discours et ses propos parfois abscons, j’ai été passionné par le mélange entre art et théorie, parce qu’il nous aide à reconnaître que la création est recherche et que la recherche est création. »
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