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Sunday, October 4, 2026

Vies réelles, vies virtuelles | La boucle infernale

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Chaque dimanche jusqu’en novembre, Patrick Lagacé explore votre relation avec le monde numérique, à partir de témoignages recueillis lors d’un appel à tous auquel vous avez répondu par centaines.

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Pour combattre sa propension à plonger malgré elle dans le trou noir des univers numériques, Gaëlle Freson a renoué avec un vieil objet.

« Sinon, on tombe dans la boucle infernale… »

La boucle infernale ?

« Je sors le chien pour une promenade. Quelle heure est-il ? Je sors le cellulaire… »

Sur l’écran de son cellulaire : une notification météo.

Clique sur la notification : « Ça alors, alerte orage ! »

Penser aux intempéries rappelle à Gaëlle qu’elle a perdu son parapluie : « Je regarde sur Amazon… »

En cherchant un parapluie sur la plateforme à Bezos, elle pense à un ami : « Je lui envoie un message. »

Au bout de cette boucle infernale qu’on vit à peu près tous dans ce siècle si branché, Gaëlle remet son téléphone dans sa poche en se demandant pourquoi elle l’avait sorti de là.

Ça lui revient : pour regarder l’heure !

Quelle heure est-il ? Elle ne le sait toujours pas…

« Et voilà, m’écrit-elle, que ce n’est plus une promenade avec le chien, mais une excursion numérique… »

Le vieil objet que j’évoquais en tête de cette chronique ? « Je porte une montre », dit Gaëlle.

Une montre, tel un cône orange entre elle et la boucle infernale…

Mme Freson est une enfant de la même époque que moi, « de temps plus simples, plus lents », dit-elle, de l’époque d’avant le numérique partout, l’époque où, en autobus, en train ou en métro, on avait le choix entre deux options…

Primo : regarder par la fenêtre.

Deuzio, lire. Un livre, un magazine, un journal.

« Les deux premières années de ma carrière, je faisais des allers-retours de une heure trente chacun, chaque jour. Il fallait bien remplir ces unités de temps. Il y avait à la gare ma caverne d’Ali Baba, une librairie où j’aimais regarder les romans disposés comme des palettes de chocolat… »

Elle a un souvenir très, très précis de son taux de consommation de romans à cette époque : 1,25 par semaine.

Vous avez été nombreux à répondre à mon appel à tous avec cette complainte : plus de téléphone, moins de livres – de romans, d’essais, de biographies.

Patrick Dumas me dit avoir « slaqué sur le scrollage » depuis 18 mois. Résultat : « J’ai lu 50 livres en 2025. »

Milène Milli : « Avant, j’avais toujours un livre en marche et je me réjouissais quand j’avais une pile en marche. Maintenant, ça me prend tout pour commencer un livre, et quand j’en commence un, je ne suis jamais certaine que je vais le terminer. J’ai perdu le goût de la lecture et le numérique y est pour quelque chose. »

Jean-Jacques Allouis m’a confié ce que d’autres lecteurs de cette chronique vivent aussi : il lisait beaucoup, avant, « jusqu’à cinq livres en même temps », mais il trompe désormais les livres avec sa tablette.

Les livres, en papier, sur des arbres morts ?

En vacances, surtout, dit M. Allouis : « La dernière fois, j’ai lu trois livres. »

En relisant le message de Gaëlle Freson, je me suis dit qu’elle et moi faisons partie d’une strate de citoyens en voie de disparition. Ceux qui ont été élevés dans une culture où les gens lisaient, où lire était une façon de tuer l’ennui.

Dans le bus, dans le train, sur le bol de toilette, dans le bain.

Et là, en 2026, on lit moins. C’était le thème de cet article troublant du magazine The Atlantic1, dont je vous parlais dans le premier papier de cette série sur nos vies numériques, « The End of Reading is Here » (« La fin de la lecture est arrivée »).

Cet article du magazine américain rappelle que la lecture a donné des superpouvoirs à l’humanité : la possibilité de penser de façon abstraite, le développement de la logique, de l’empathie, de la rationalité. L’émergence de la science et du journalisme, de l’Histoire comme discipline capitale.

Tout ça… et plus.

Pascal Forget, chroniqueur techno depuis 25 ans : « Partout, je vois les gens complètement hypnotisés par du contenu de quelques secondes, disponible à l’infini, conçu pour attirer leur attention le plus vite possible, poussés par des algorithmes qui tirent toujours vers le bas. Pour 1000 $, on peut se procurer une merveille technologique qui tient dans sa poche, plus puissante que le parc informatique mondial qui a envoyé un homme sur la Lune. Et on s’en sert pour commander du McDo et se conforter le cerveau avec des vidéos générées par l’intelligence artificielle en deux secondes. »

Mme Freson, encore, avec un flash du monde qui meurt, celui des mots, celui de la lecture : « Je me souviens de l’engouement des dernières pages, de souhaiter que le train n’arrive pas tellement le suspense me retenait. On était loin des vidéos de huit secondes abrutissantes et étourdissantes qui ont remplacé dans Facebook les statuts et photos de nos amis et parents… »

Samedi dans Le Devoir2, le sociologue Gérard Bouchard de l’Université du Québec à Chicoutimi a écrit le deuxième volet d’une belle chronique sur un géant français des idées, Raymond Aron. Un lettré, comme on disait jadis.

Je cite le beau paragraphe de M. Bouchard sur les conférences de l’auteur de L’opium des intellectuels au Collège de France, auxquelles assistait M. Bouchard, entre 1968 et 1971 :

« Après l’exposé, Aron quittait les lieux rapidement. La salle se vidait lentement. Je restais sur mon siège à rêver, à méditer. Je songeais aux années d’effort, de discipline qui lui avaient permis d’en arriver à une telle perfection. Et aussi aux siècles de civilisation qui en étaient le terreau et la sève. »

Des siècles de civilisation façonnés par les livres.

Je pense qu’une certaine pensée passe à la trappe de l’image animée que nous consommons sur ces petits bidules qui nous aspirent au point de nous faire oublier qu’on l’avait sorti de notre poche pour regarder l’heure.

Je pense que moins on lit de livres, plus le cerveau collectif y perd. Plus il se rétrécit, plus le spectre de nos compréhensions d’un monde devenu hypercomplexe diminue.

Je cite « The End of Reading is Here » : « La lecture a formé l’esprit moderne. Sa disparition va le remodeler. »

Au début du XXIe, nous lisons donc moins.

Est-ce grave ?

Je suis sûr que oui. Je ne sais pas ce que la nouvelle ère, celle des images animées, va donner.

J’ai un peu peur, des fois.

À une époque où il importe comme jamais de comprendre le monde, ses mécanismes de manipulation de nos cerveaux, ceux-ci s’atrophient, gavés par des images qui écrasent les mots.

1. Lisez l’article publié dans The Atlantic 2. Lisez le texte de Gérard Bouchard publié dans Le Devoir (abonnement requis) Lisez toutes les chroniques de la série

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