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Wednesday, November 4, 2026

Hors de la Loi sur les Indiens, comment Carcross bâtit son avenir économique

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La Loi sur les Indiens – que Mark Carney envisage d'abolir – représente un lourd frein pour le développement économique des communautés autochtones. Alors, lorsque l’une d’elles décide d’en sortir ou presque, c’est pour gagner en autonomie gouvernementale, mais aussi, à terme, pour faire rentrer de l’argent. Grâce à une entente d’autodétermination entrée en vigueur en 2006, la Première Nation Carcross/Tagish au Yukon va dans cette direction.

Richard Sidney connaît bien le mont Montana qui borde la communauté de la Première Nation Carcross/Tagish (C/TFN), au sud du Yukon. Durant l’été, il prend sa fourgonnette et quitte Whitehorse, roule environ une heure et se stationne au début d’un réseau de sentiers pour vélo de montagne.

Le sien est déjà décroché de l’arrière de son véhicule. Je trouve que les pistes sont de très bonne qualité. Les gens viennent de plusieurs coins du Yukon, c’est chouette, ça ramène des touristes dans cette région, raconte-t-il en enfilant ses gants.

Un homme qui pose avec son vélo de montagne.

Les gens de Whitehorse n'ont qu'une heure de route à faire pour profiter des installations de la communauté tagish et tlingit.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Un peu plus bas, Shane Wally monte dans son petit VUS cabossé pour se rendre sur place. La communauté n’a pas fini d’améliorer l’offre proposée aux cyclistes. Elle travaille à créer un parc de sauts et de tremplins pour permettre aux sportifs de faire des figures avec leur vélo.

Il y a 20 ans, c’est lui qui avait lancé le projet qui a pris forme ici, sur ce site sacré de la Première Nation qu’est le mont Montana.

C’était notre grenier. [La montagne] nous fournissait beaucoup de nourriture et nous permettait de cueillir tout ce dont nous avions besoin. On y trouvait beaucoup de baies, on y chassait. Avant l’exploitation minière, les aînés disaient qu’en regardant la montagne, on aurait dit qu’elle tremblait tellement il y avait de caribous, raconte le jeune homme.

Shane Wally.

Shane Wally est l'un des porteurs du projet, lui-même étant un amateur de vélo de montagne.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Baptisé Singletrack to success, le projet visait à attirer les touristes dans le coin, en plus de permettre à des jeunes de la communauté d’obtenir un emploi saisonnier.

[C’est important], ça leur permet d’apprendre la vie professionnelle : se lever tous les jours, aller travailler, être concentré... Il faut être plus responsable. Il s'agit de leur apprendre à se faire une place dans le monde du travail, explique Shane Wally.

Ce texte est le troisième d'une série de quatre sur les Premières Nations du Yukon.

Les efforts ont payé et la réponse est positive, puisque le jeune homme constate une augmentation de l’achalandage ici. On est devenus bons pour faire ce genre de choses maintenant, dit celui qui travaille aujourd’hui pour la société de développement de la nation.

La montagne compte désormais une centaine de kilomètres de sentiers, accessibles tant aux randonneurs qu’aux adeptes de vélo.

Destination touristique

Miser sur le tourisme est important pour cette communauté, qui est encore un lieu de passage entre Whitehorse et l'Alaska, plus qu’une destination.

On n’avait rien pour les retenir, observe Shane Wally.

C’est pour cette raison que l’organisme Destination Carcross a été mis sur pied pour servir de tremplin à la promotion touristique, détaille Taylor Love, président-directeur général du groupe d’entreprises de la nation.

Et, selon Shane Wally, l’impact du tourisme est beaucoup moins important sur le territoire que l’activité minière, qui a autrefois refaçonné l'environnement ici. Le jeune homme lève la tête et pointe les montagnes qui entourent le site de vélo de montagne.

Regardez autour de vous. On nous dit que chaque endroit où l’on regarde ressemble à une carte postale.

En plus du terrain de vélo de montagne, C/TFN a développé un centre de boutiques baptisé Carcross Commons. On y retrouve les motifs très distinctifs de l’art autochtone de l’Ouest peints sur les murs de la dizaine de petites cabanes qui proposent cafés, sirop d'érable, vêtements d’inspiration traditionnelle, ou encore savons.

Une carte sur laquelle une personne pointe un point.

Le réseau de pistes de vélo de montagne s'est bien développé ces dernières années.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Les touristes descendent des bus, s’attardent sur ces magnifiques dessins, prennent leurs photos et s’émerveillent du totem qui veille sur la place centrale.

Carcross Commons est un atout majeur pour la communauté et attire de nombreux voyageurs de Whitehorse, étant donné sa proximité, mentionne Taylor Love. Sans oublier les passagers qui descendent du train de la White Pass, une ligne de chemin de fer touristique qui relie le Yukon à Skagway, en Alaska.

Si C/TFN mise aussi sur le tourisme, c’est parce qu’elle ne bénéficie généralement pas d'un grand nombre d'opportunités économiques, en raison de son environnement, justifie Taylor Love.

Il évoque l’absence d’activité minière à Carcross, la rareté des projets d’infrastructures portés par le gouvernement territorial, ou encore la quasi-inexistence de la demande en logements, qui ne représente donc pas un débouché économique viable.

À Carcross, nous avons dû faire preuve de créativité pour créer ces opportunités.

Une rentabilité qui se fait attendre

Mais cette créativité n’est pas encore rentable. En effet, les membres des Premières Nations peuvent louer gratuitement les espaces de Carcross Commons, tandis que les autres doivent s’acquitter d’un loyer saisonnier. Mais celui-ci couvre tout juste les coûts d’exploitation de C/TFN, sans dégager de profits. Ces installations n’ont jamais été rentables. On les voit donc plutôt comme un investissement public, dit Taylor Love.

Aucun droit d’entrée n’est demandé pour accéder au mont Montana cher à Shane Wally. La Première Nation cherche une solution pour faire payer l'accès, car cela contribuerait à sa pérennité et nous permettrait de continuer à embaucher notre équipe d'entretien des sentiers, explique-t-il.

Pour le moment, le financement provient du Yukon, du fédéral, mais aussi d’une campagne de dons qui a été mise en place.

La Nation mise aussi sur un récent accord signé à l’été 2025 avec Ottawa pour la remise en état des anciens sites miniers contaminés près de la communauté.

Nous gérons le projet de A à Z, depuis l’appel d’offres des entrepreneurs jusqu’à l’attribution des contrats, détaille Taylor Love.

Une maisonnette en bois, peinte avec les motifs traditionnels de l'art autochtone de l'ouest.

Carcross Commons est un lieu qui rassemble plusieurs boutiques, dont beaucoup vendent des produits autochtones.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le projet va au-delà du simple assainissement du site, puisqu’il sera porteur de création d'emplois et de formations pour les membres.

Payer des taxes et devenir propriétaire

Si le développement économique de la communauté est sur la bonne voie, Shane Wally pense que c’est grâce à l’entente sur l’autodétermination que C/TFN a signée en 2005.

Entrée en vigueur en 2006, elle permet aux signataires de sortir – en grande partie – de la Loi sur les Indiens, qui, elle, est très limitante pour les opportunités économiques d’une communauté.

Deux entités de développement économique distinctes existent dans la communauté. La société Carcross Tagish limited partnership, qui se concentre principalement sur les Carcross commons et le développement de la Montana mountain.

L’autre entité, Haa Chàli limited partnership, est une entreprise privée conçue pour générer des richesses sur sept générations, précise Taylor Love.

Il s'agit d'une entreprise à but lucratif qui prend des décisions d'investissement à long terme, lesquelles ne sont pas nécessairement spécifiques à la communauté, ni même liées à Carcross.

En effet, la Loi sur les Indiens n’a pas été conçue pour favoriser le développement des Autochtones. L'un des principaux obstacles est celui de la propriété exclusive de la Couronne fédérale, qui place les terres des réserves sous le contrôle de celle-ci. Cette tutelle entraîne de nombreuses contraintes juridiques, comme l’insaisissabilité des biens d’un membre résident dans sa communauté.

Mais depuis la signature de l’entente, C/TFN est maintenant propriétaire de ses terres, explique Shane Wally.

A totem in the Carcros Commons

L'art de l'ouest est fortement présent à Carcross Commons.

Photo : Rhonda Krause

Nous pouvons donc décider de ce qui peut s’y passer, sans avoir à faire des allers-retours avec le propriétaire, c’est-à-dire le gouvernement. Les seules personnes que nous devons vraiment informer de nos travaux ici, c’est C/TFN, poursuit-il. C’est elle qui octroie les permis aux entités qui souhaitent développer une activité commerciale sur ses terres.

La Nation poursuit aussi l’exercice de son propre régime fiscal, en dehors de la Loi sur les Indiens. En effet, l’entente de 2005 lui confère des pouvoirs de taxation essentiels pour générer ses propres revenus et financer ses projets de développement.

Car trois ans après l’entrée en vigueur de l’entente, l’exonération d’impôt sur le revenu cesse de s’appliquer. Il n’y a que certains revenus de pensions qui sont toujours exonérés, selon l’Agence du revenu du Canada.

C/TFN peut donc mettre en place d'autres formes de taxation directe de ses citoyens sur ses terres afin de renflouer ses caisses, sans devoir compter sur l’aide financière du gouvernement fédéral.

Ce qui, selon l’avocate Victoria Fred, soutient les communautés pour la mise en œuvre de leurs ententes respectives, et permet de contredire certains mythes populaires selon lesquels les Autochtones ne paient jamais de taxes.

Ainsi, quand un individu, qu’il soit citoyen de la Première Nation ou non-Autochtone, réside ou génère des revenus professionnels sur les terres de Carcross, une partie des impôts perçus par le Canada est directement reversée au gouvernement de la Nation.

Une vue aérienne du désert de Carcross.

Les visiteurs peuvent aussi s'arrêter voir le petit désert de Carcross.

Photo : The Canadian Press / DARRYL DYCK

Les membres peuvent donc se retrouver à payer des impôts, mais C/TFN peut demander le reversement de la TPS et récupérer la taxe payée sur les produits ou les services qu’ils achètent.

C'est ainsi que nous générons des recettes grâce à l'impôt sur le revenu des particuliers : par l'intermédiaire des personnes qui habitent sur nos terres, simplifie l’avocate.

Nous voulons pouvoir percevoir des impôts sur nos terres, comme tout autre gouvernement. Cet argent est réinvesti dans la capacité de la Première Nation à créer de la richesse, précise Victoria Fred.

Toutefois, à C/TFN, on indique que réinjecter les impôts perçus ne suffirait certainement pas à atteindre l’autosuffisance.

Les nations signataires d’ententes peuvent aussi placer en fiducie les sommes versées en compensation par le gouvernement fédéral lors de la signature de l'entente.

Une copie imprimée de la Loi sur les Indiens.

La Loi sur les Indiens a été promulguée en 1876 et modifiée à quelques reprises depuis. (Photo d'archives)

Photo : CBC / Falen Johnson

Les entreprises, elles, peuvent aussi bénéficier d’avantages fiscaux, tels qu’une exonération d'impôt pour les filiales commerciales détenues à 100 % par la Première Nation de Carcross/Tagish et situées sur les terres désignées.

Si les avantages que doit porter le développement économique se font encore attendre concrètement, Shane Wally et Taylor Love croient que le but de l’entente était de permettre avant tout à la nation de se doter d’un pouvoir de gouvernance.

Et plus que les nouvelles possibilités de taxation, Taylor Love pense que c’est justement le leadership et la vision qu’elle porte qui sont à la base d’un éventuel développement économique.

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