Un plan pour la sécurité nationale
Un des documents les plus importants qu’un État puisse produire décrit l’évaluation qu’il fait du monde actuel et les moyens qu’il entend adopter pour protéger sa population, son territoire et ses intérêts vitaux. La plupart des gouvernements publient donc à intervalles réguliers une stratégie de sécurité nationale, ce qui permet aux gouvernants et aux gouvernés ainsi qu’aux étrangers de bien saisir la politique en œuvre et celle qui le sera dans l’avenir.
Le gouvernement de Mark Carney vient de se prêter en partie à l’exercice, ce qui a engendré un document intitulé Le plan pour un Canada plus fort, d’une douzaine de pages. Le dernier en date avait été publié sous Paul Martin, en 2004. Il était donc temps de le mettre à jour.
En règle générale, ce genre d’exposé ne contient rien de controversé. Sauf, bien entendu, dans le cas des États-Unis. L’an dernier, presque à pareille date, le gouvernement Trump a publié une stratégie de sécurité nationale aux allures de déclaration de guerre contre ses alliés et ses partenaires. Toute la vision trumpiste des relations internationales, dont le monde avait eu un avant-goût lors du premier mandat de Donald Trump, puis pendant les premiers mois de 2025, s’y trouve synthétisée de façon brutale et sans artifices.
La défense de l’intérêt national et des Amériques sera la priorité des Américains. La stratégie confirme ainsi la mainmise de Washington sur l’hémisphère occidental, du Groenland à la Terre de Feu. Le Canada, que Trump voulait annexer, devra bien se tenir s’il ne veut pas encourir les foudres du locataire de la Maison-Blanche. L’Europe est vue comme un continent à la dérive menacé par « l’effacement civilisationnel » lié à l’immigration massive. La Chine et la Russie sont plutôt bien traitées.
Le document Carney est d’une autre facture. Après tout, nous sommes Canadiens, nous ne voulons de mal à personne et nous n’avons pas de grands moyens pour agir dans le monde. D’ailleurs, ce document est plus un plan qu’une stratégie. La distinction est importante, dit Andrea Charron, professeure à l’Université du Manitoba et spécialiste des questions militaires. « Cet énoncé indique la direction que le Canada estime devoir prendre, tout en laissant sans réponse la question, plus complexe, de savoir comment il compte y parvenir. »
Le premier ministre rappelle le contexte qu’il décrivait dans son discours de Davos. « Il n’est désormais plus possible de croire que la combinaison de notre géographie, de l’interdépendance et d’un ordre international fondé sur des règles peut remplacer la capacité souveraine du Canada à assurer sa propre protection. » Il a dans sa ligne de mire les régimes autoritaires, mais surtout les États-Unis et leur volonté de s’emparer de territoires, de redessiner les frontières, de livrer des guerres commerciales et de s’approprier des richesses naturelles.
Dès lors, la sécurité nationale quitte le champ de sa fonction militaire pour embrasser tous les secteurs d’activité susceptibles d’avoir une incidence sur la vie de tous les jours. Le plan Carney réunit la sécurité économique, la politique étrangère, la défense, la sécurité publique et le renseignement au sein d’un cadre unique. Ces cinq fonctions feront l’objet d’une stratégie séparée publiée en temps voulu. D’ici là, le plan pour protéger le pays et assurer sa résilience repose sur le renforcement des capacités dans huit secteurs essentiels : la technologie, les minéraux critiques, la défense, l’énergie, les transports, les produits pharmaceutiques et la biotechnologie, l’alimentation ainsi que les systèmes financiers.
Le gouvernement évite de s’étendre sur les relations avec les États-Unis tout en reconnaissant l’importance de la défense du continent nord-américain. Cela viendra sans doute lors de la parution des stratégies sur la politique étrangère et sur la défense. Entre-temps, le mot « États-Unis » apparaît trois fois dans le document d’une douzaine de pages et l’accent mis sur ce pays se résume par une formule aussi lapidaire que révélatrice : le Canada établira « une relation avec les États-Unis axée sur la collaboration et la lucidité ».
Cette petite phrase fait dire à Philippe Lagassé, professeur à l’Université Carleton, « qu’Ottawa est bien conscient que les États-Unis n’ont pas toujours à cœur les intérêts du Canada et qu’ils pourraient continuer à adopter une attitude agressive à notre égard. Le Canada doit donc, tout en travaillant en étroite collaboration avec les États-Unis, se prémunir contre eux ».
Comme avec tout ce qu’il touche depuis qu’il est au pouvoir, le gouvernement Carney s’engage avec ce plan dans une refonte totale de la sécurité nationale du pays. Rien n’est laissé au hasard. Le document est un véritable plaidoyer pour l’exercice de la souveraineté, ce que les Canadiens n’avaient pas l’habitude d’entendre sous Justin Trudeau. Il reste maintenant à dire comment et avec quels moyens il y arrivera.
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