IA : 70 ans d’une histoire qui se répète

L’engouement autour de l’intelligence artificielle donne parfois l’impression qu’elle vient d’être inventée. Pourtant, son histoire est ancienne. Pour saisir les enjeux actuels, il faut donc revenir à ses origines
L’intelligence artificielle : d’où puise-t-elle son nom, en 1956 ?

Retour en 1956, il y a plus de 70 ans. C’est l’été, des scientifiques se rassemblent au Darthmouth College, une prestigieuse université du nord-est des Etats-Unis. Ils sont convaincus qu’il est possible de modéliser la manière dont le cerveau humain fonctionne et faire reproduire, par des machines, ce fonctionnement. L’idée est de mener une étude de deux mois. "Une tentative sera faite pour trouver comment faire en sorte que les machines utilisent le langage, résolvent des types de problèmes jusqu’ici réservés aux humains, et s’améliorent", annonce John Mc Carthy. Cet été-là, le mathématicien propose de nommer cette avancée scientifique "intelligence artificielle".
Imiter le cerveau humain grâce à l’informatique ? L’idée trouve ses supporters un peu partout dans le monde. En Belgique, c’est à Namur qu’on peut les trouver. Pour le professeur Belge Georges Boulanger, qui a créé l’Association Nationale de Cybernétique, la machine parviendra un jour à résoudre des problèmes par elle-même, et même à travailler "sans que son constructeur arrive à savoir exactement comment elle est arrivée au résultat". Des propos à la lisière de la science-fiction en ce milieu des années 60. Pour ce pionnier de la cybernétique en Belgique, le volume de connaissance dans tous les domaines (médecine, droit, enseignement) est telle qu’il devient inutilisable. Les humains seraient dévorés par ces informations disponibles. Les machines, elles, pourront se substituer et les traiter.
IA symbolique ou neuronale

Aujourd’hui, Hugues Bersini, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et auteur de dizaines d’ouvrages sur l’intelligence artificielle, dont "Identités plurielles : Informatique et biologie pour mieux penser l’humain" commente les propos entendus dans les archives de la RTBF : "on a toujours voulu remplacer toutes les capacités cognitives humaines par des machines", souligne-t-il. Mais selon lui, par la voie neuronale, on n’a jamais été aussi proche d’y aboutir. "On s’est rapproché de plus en plus du cerveau et de moins en moins du génie humain".
Le spécialiste distingue deux grandes approches de l’intelligence artificielle. L’IA symbolique, qui repose sur des connaissances et des méthodes de raisonnement définies par les humains. Et l’IA neuronale, qui elle, s’appuie sur des réseaux de neurones artificiels. Pendant longtemps, l’approche symbolique a dominé, puis la situation a changé avec le développement du Web, l’accumulation massive d’informations et l’amélioration des processeurs.
1973 : Sur le plateau de la BBC, l’IA devient "un mirage"
Au début des années 70, un mathématicien anglais, chargé de faire le point sur les évolutions scientifiques de l’intelligence artificielle, remet un rapport qui impressionne fortement le Parlement britannique. Sir James Lighthill est très sceptique sur l’intelligence artificielle. L’automatisation a amélioré la productivité et a permis d’élever le niveau de vie, mais "le robot à usage général est un mirage", lâche-t-il sur le plateau de la BBC en 1973. Les machines peuvent parvenir à des performances impressionnantes, peut-être meilleures que celles des humains dans des tâches limitées, mais l’idée d’une intelligence artificielle qui pourrait brasser aussi large que le cerveau humain est une illusion. Le gouvernement britannique décide alors de désinvestir dans la recherche sur l’intelligence artificielle. Le soufflé retombe et la recherche voit ses moyens considérablement diminuer. C’est ce qu’on appelle le premier "hiver" de l’IA.
Après le retour du printemps, un second hiver interviendra plus tard dans les années 80-90. L'histoire de l’IA semble donc cyclique.
Pour Olivier Tesquet, journaliste à la cellule enquête du magazine français Télérama, et auteur de l’essai Apocalypse Nerds (Divergences), il est important d’historiciser ce qui est en train de se passer. "On est face à des entreprises qui se présentent comme des acteurs assez démiurgiques", dit-il. Les discours apocalyptiques qui peuvent accompagner les derniers développements de l’IA seraient en quelque sorte une démonstration de leur capacité à la fois de créer des mondes, ou de les détruire. "Ces acteurs-là parlent assez peu de tout ce qui a précédé, parce qu’évidemment dans le monde de la tech, de la Silicon Valley, de l’innovation, il faut toujours donner l’impression qu’on arrive avec l’idée révolutionnaire sur un terrain vierge", ajoute le journaliste.
Jacob Coxon, chercheur en intelligence artificielle, arrive pour témoigner lors d’une audition à New York, le 5 octobre 2026. Ancien collaborateur d’OpenAI, M. Coxon a déclaré qu’Anthropic avait averti que les laboratoires d’IA « jouaient avec nos vies ». © AFP
2026 : connaîtra-t-on une nouvelle phase de désillusion ?
Il ne vous aura pas échappé que nous sommes pour l’instant, en 2026, revenus dans une grande phase d’enthousiasme, ou en tout cas, de reprise des investissements dans l’intelligence artificielle. L’IA pourrait-elle sombrer dans un autre hiver ?
L’arrivée de Chatgpt en 2022, utilisée aujourd’hui par plus de 1,2 milliard de personnes, c’est "la convergence de deux problématiques informatiques qui étaient tenues séparées jusqu’à présent", résume Hugues Bersini : la qualité du raisonnement et la connaissance. C’est la force de l’IA actuelle.
Pourtant, des entreprises comme OpenAI ou Anthropix ne sont "pas des entreprises bénéficiaires", rappelle Olivier Tesquet. "Elles perdent de l’argent". Pour répondre aux demandes exponentielles de calcul et pour démocratiser les usages, il faut des infrastructures. Et les investissements massifs dans les infrastructures de l’IA font craindre une bulle spéculative, comparable à celle d’Internet à la fin des années 1990. Difficile de prévoir si elle éclatera ou non…
"Quand vous avez des entreprises qui sont capitalisées pour des montants pareils, pour 2000 milliards de dollars… ! On est dans une phase très ascensionnelle, très euphorique". Avec cette interrogation : "à un moment, est-ce qu’on va revenir à la réalité ?"
Sauver l’espèce humaine… Ou les 70 prochaines années ?
Le frein possible de l’IA sera peut-être l’explosion de la bulle financière, rejoint Hugues Bersini : "parce que les Américains n’arriveront pas à renflouer, surtout si on met à disposition des modèles gratuits, ouverts, sobres et qui marchent plutôt pas mal". Mais le frein pourrait aussi être écologique. Le professeur de l’ULB rappelle que cette puissance exige des ressources considérables en eau et en électricité.
Aujourd’hui, il y a beaucoup de tension tensions autour des data centers, notamment aux Etats-Unis, nous dit Olivier Tesquet. "Parce qu’on a des industriels de l’IA qui viennent de milieux intellectuels très imprégnés de préoccupations de très très long terme, c’est-à-dire qui sont plus intéressés par la sauvegarde de l’espèce humaine sur les millions d’années à venir, que par la sauvegarde de l’espèce humaine sur les 70 ans qu’on a devant nous. Or, il est peut-être plus utile de mettre nos efforts sur les 70 ans qui viennent plutôt que sur des choses beaucoup plus prospectives".
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