100 jours d’épidémie Ebola en république démocratique du Congo : comment expliquer la flambée des cas ?

En république démocratique du Congo, Ebola progresse plus vite que la réponse des services de santé. Ce n’est pas une bonne nouvelle, après 100 jours de cette épidémie, la plus étendue qu’ait connu la République démocratique du Congo. Cette souche de la fièvre hémorragique - appelée Bundibugyo - tue plus d’un malade sur deux, des décès qui surviennent 7 à 14 jours après les premiers symptômes.
2500 personnes sont décédées au cours des trois derniers mois, dont la moitié au cours des 20 derniers jours. Et d’une seule province touchée, la RDC est passée à six. Au point qu’émerge la crainte de voir l’épidémie gagner la capitale, Kinshasa. "L’épidémie se propage de façon exponentielle. Elle dépasse la rapidité la réponse, elle s’intensifie et s’étend plus vite que les efforts déployés dans toute la région", déclarait vendredi le coordinateur principal d’Ebola pour les Nations unies, Julien Harneis.
Il faut dire qu’endiguer l’épidémie est complexe. Les raisons sont nombreuses.
De premiers symptômes proches de ceux du paludisme
Ebola a émergé dans une zone qui avait déjà connu le virus : le nord-est de la RDC. C’est un avantage dans la mesure où les habitants en ont l’expérience et ont acquis des réflexes utiles contre la transmission, qui se produit via les fluides corporels. Mais aujourd’hui, c’est une complication aussi parce que ce n’est pas la souche qu’ils avaient connue précédemment. Ils connaissaient la souche "Zaïre", mais c’est à présent la souche Bundibugyo d’Ebola qui touche la RDC.
Et les premiers symptômes sont différents cette fois. Ils ressemblent à ceux d’une autre maladie bien connue dans la région : le paludisme. La confusion est possible et peut amener les malades à identifier le virus trop tard, alors qu’il est déjà transmissible et potentiellement transmis aux proches.
Des soignants formés à utiliser leurs combinaisons de protection, dans un centre de soins de Bunia, en juin. © Marco LONGARI - AFP
Une découverte tardive et une surveillance améliorable
Cette identification plus compliquée des premiers signes du virus peut expliquer, en partie, la détection tardive de sa présence en RDC cette année. Au moment où l’épidémie a été déclarée, le 14 mai dernier, le virus avait déjà fait du chemin et le niveau de transmission dans la population était déjà élevé. "On courait déjà derrière le virus dès le départ", commente Anna Halford à la RTBF.
Elle est coordinatrice de "Médecins sans frontières" à Bunia, dans l’est du Congo. L’ONG participe à la réponse contre l’épidémie en gérant six centres de traitements.
Anna Halford relève un autre élément problématique, qui a empêché une réponse à la hauteur : une surveillance déficitaire du terrain, un manque de remontée d’informations vers les équipes de santé. Un maillon à renforcer.
"Depuis le début, certains éléments de base ne sont pas à la hauteur de ce qu’on aimerait voir, dont la surveillance médicale, la surveillance sanitaire : la collecte systématique d’alertes et la montée de ces informations vers les équipes formées pour les évaluer et pouvoir y réagir rapidement."
MSF plaide pour des équipes formées, avec des connaissances techniques, au plus proche des communautés, pour appuyer les personnes déjà actives sur le terrain.
Il faut décentraliser les moyens de la riposte.
Anna Halford, Coordinatrice pour Médecins sans frontières à Bunia, en Ituri
Pas encore de vaccin pour cette souche d’Ebola
L’arrivée de cette souche du virus distincte pose un autre écueil.
Pour la souche Zaïre, il y avait un vaccin. Ce n’est pas encore le cas de la souche Bundibugyo actuelle. Et cette absence de vaccins, alors qu’Ebola est connu de longue date, est source d’incrédulité dans les communautés touchées, d’incompréhension et de méfiance envers les équipes soignantes.
70.000 doses du vaccin "Ervebo" contre la souche "Zaïre" ont néanmoins été mises à disposition par l’OMS, mais sans savoir encore dans quelle mesure cette protection sera efficace aussi contre la souche active en ce moment.
Deux vaccins spécifiques à la souche Bundibugyo sont en phase d’essais cliniques, mais le processus prend du temps alors que la course contre-la-montre est lancée, face à ce virus à propagation rapide.
Pour prendre le dessus, des moyens conséquents ont été promis.
Selon Jean Kaseya, Directeur général d’Africa CDC, l’agence de santé de l’Union africaine, sur Radio France International, la communauté internationale a fait des "promesses financières pour 1 milliard de dollars. Je peux vous dire à l’heure actuelle, sur ce milliard de dollars promis à Africa CDC, nous avons inventorié déjà près de 700 millions que les partenaires ont mis sur la table".
De quoi financer une réponse étendue, pourvu que le gouvernement de la RDC puisse la coordonner dans une région où les partenaires sont multiples, où la présence de l’état est faible, où les faits de corruption sont fréquents et où le conflit armé est permanent.
Des conducteurs de taxis motos prennent part à un cortège organisé par l'OMS pour promouvoir les gestes de prévention d'Ebola, autour de Bunia, en Ituri. © Wikus De Wet
Un contexte de méfiance
La méfiance de la population vis-à-vis des équipes de soins freine la prise en charge de malades. C’est un climat de méfiance assez général, qui s’est insinué au fil du long conflit armé qui ravage la région.
"La dernière épidémie, de 2018 à 2020, a montré beaucoup de problèmes de corruption autour de la gestion sanitaire. Et ça contribue à un climat de méfiance" commente Anna Halford, la coordinatrice de MSF à Bunia.
"Et puis, il y a de la méfiance envers les gouvernances de manière générale. C’est lié au contexte : cette région de l’est du Congo est très, très complexe. Elle est touchée par le conflit et ce qui en découle : le déplacement de populations, l’insécurité, un contrôle limité du gouvernement central sur le territoire et un système sanitaire déjà assez faible à la base".
Et dans ce cadre difficile, les équipes soignantes doivent parvenir à instaurer, au pas de course, une confiance et une prise en charge. "Je dirais que c’est une méfiance plus qu’une résistance. Et il faut beaucoup d’efforts pour avoir tout le monde avec soi. Or, l’équilibre entre les mesures et les explications sanitaires n’est pas toujours à la hauteur aujourd’hui", constate encore Anna Halford.
Le cimetière de Nyamurongo qui accueille de nombreuses personnes décédées d'Ebola, depuis mai, à Bunia. © Marco Longari, AFP
Un virus impitoyable
D’autres facteurs sont parfois relevés comme explications au temps de réaction et à la propagation, tels que la densité de population ou encore des rites funéraires propices à la contagion dans des communautés. Mais la peur de ce virus impitoyable a aussi pu jouer un rôle dans la lenteur à déclarer l’épidémie. Une peur très compréhensible quand on regarde la grande virulence d’Ebola.
"Soigner Ebola est compliqué, simplement aussi parce que ce virus est compliqué : il fait peur ! Son taux de mortalité, même avec des soins, fait peur [NLDR : un peu plus d’un malade sur deux en meurt dans les 7 à 14 jours après les premiers symptômes]" commente la coordinatrice de MSF à Bunia, Anne Halford. "Je vous invite à comparer les réactions de peur récemment en Europe pour le Hantavitus, au taux de mortalité pourtant très bas. Et aussi la peur du Covid, en Europe quand ça a commencé. Pour comprendre, je vous invite à mettre ça en contexte".
Le virus gagne du terrain, dans une région où les violences sont récurrentes et l’incertitude politique est grande. La réponse doit être à la hauteur du risque sanitaire. Mais par où commencer ? Anne Halford réplique : "On a besoin de tout, partout, et immédiatement."
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