Manifestations dans les lycées français : éducation et politique s’entrechoquent

Le mouvement de contestation dans les écoles secondaires françaises (lycées) ne s'essouffle pas en France. Une nouvelle journée nationale de manifestations est au menu mardi, alors que les tensions sont à la hausse, un élève de 15 ans ayant perdu une main dans le nord de la France. État des lieux.
Quelques chiffres pour comprendre l’ampleur du mouvement
20 %. Vendredi dernier, l’enseignement était perturbé dans près de 800 établissements (sur 3700), soit environ un lycée sur cinq. La manifestation d’aujourd’hui, la troisième depuis la mi-septembre, permettra d’évaluer si le mouvement prend de l’ampleur ou pas.
900. Signe de la violence des manifestations et de leur répression, près de 200 jeunes auraient été blessés, de même que 600 policiers et environ 80 membres du personnel de l’éducation.
6000. Les autorités ont fait état de près de 6000 arrestations depuis la semaine dernière, dont 85 % sont des personnes mineures, et de 24 écoles incendiées ou saccagées
. Des casseurs n’ayant rien à voir avec le mouvement sont notamment montrés du doigt.

Des agents de la police antiémeute font face à des élèves manifestants qui mènent une action de blocage devant l’école secondaire Le Corbusier, à Aubervilliers, au nord de Paris, le 1er octobre 2026.
Photo : Getty Images / LOU BENOIST / AFP
Quelles sont les revendications des jeunes?
Les lycéens dénoncent l’état de l’école publique en général, avec des établissements en décrépitude, un nombre élevé d’élèves par classe et un taux d’absentéisme important chez les enseignants, qui ne sont souvent pas remplacés.
D'après une étude récente de l'Alliance écologique et sociale (nouvelle fenêtre) (AES), 30 % des écoles sont dans un état jugé vétuste et leur rénovation ne sera pas chose simple, puisque 80 % des établissements contiennent encore de l’amiante, un matériau cancérigène interdit dans la construction depuis 50 ans.
En parallèle, près de 3000 postes d’enseignants ne sont pas pourvus, faute de relève, indique le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan (nouvelle fenêtre). Dans ce contexte, le nombre d'élèves par classe (30,5 à l'heure actuelle) est à la hausse, et le pourcentage d’heures de cours non remplacées est passé de 5 % il y a une décennie à près de 7,5 % actuellement.
Les emplois du temps avec de nombreux trous entre les cours font aussi partie des récriminations. Selon un sondage de la FCPE-Paris (nouvelle fenêtre) (une association de parents d’élèves), parmi les 770 familles sondées, 53 % des élèves n’étaient pas satisfaits de leur emploi du temps.

Des manifestants brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « lycée bloqué » lors de manifestations étudiantes à Lyon, dans l’est de la France, le 2 octobre 2026.
Photo : Getty Images / ALEX MARTIN / AFP
Quelles sont les conséquences de cette dégradation?
Hasard ou pas, les élèves français ont obtenu récemment leur moins bon score au test PISA. Celui-ci permet depuis l’année 2000 d’évaluer les systèmes éducatifs mondiaux à la lumière des résultats dans trois matières : sciences, compréhension de texte et mathématiques. Dans ce classement, la France figure désormais en milieu de peloton des pays riches, loin derrière le Canada et le Québec.
Il y a toujours eu cette fiction que, dans le lycée général, tout le monde est traité de la même manière, alors qu’on a vraiment des lycées à plusieurs vitesses
, a expliqué le sociologue et professeur à l’université Paris 8 Fabien Truong, en entrevue à Radio-France.
Parmi les problèmes à résoudre, le sociologue français a évoqué le fait que les lycées les moins désirés socialement sont les lycées qui sont pourvus [en enseignants] en dernier
.
En France, l’école n'est plus perçue comme un vecteur d'égalité des chances
, selon Anne Muxel, professeure à Science Po, elle aussi interrogée par Radio-France.
On mesure un recul très grand de l’idée que l'école va être un outil de promotion sociale; les gens n'y croient plus et les jeunes encore moins.
Une impression corroborée par les statistiques (nouvelle fenêtre). Ainsi, en mathématiques, les élèves français les plus favorisés économiquement ont obtenu la note de 535 en mathématiques au test PISA, contre un score moyen de 422 pour les élèves issus de familles défavorisées. Une différence de 113 points.
Fait notable, cet écart de notes selon la classe sociale est plus élevé en France (113 pts) que dans la moyenne des pays de l'OCDE (94 pts), ce qui corrobore la théorie que l'école n'est pas un vecteur d'atténuation des inégalités sociales.
Plus encore, l'écart de notes a augmenté en France entre 2003 et 2022, alors qu'il a diminué en moyenne dans les pays de l'OCDE .
En tant que professeur titulaire à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, Pierre Canisius Kamanzi a étudié les liens entre inégalités sociales et éducation en France, au Canada et en Suisse. En France, quand on vient d'un milieu social défavorisé, l'accès aux études supérieures est plus difficile qu'au Canada
, souligne-t-il.
Le chercheur souligne qu'en France, un système d'éducation plus conservateur maintient une certaine hiérarchie sociale, contrairement au Canada, où la lutte contre les inégalités est au cœur des politiques publiques
. Il donne en exemple la large possibilité au Canada de retourner en arrière, sur les bancs d'école, si l'on n'a pas les prérequis exigés pour entrer au cégep ou à l'université. En France, c'est impossible
, note-t-il.
Le dossier est devenu politique
Le premier tour des élections présidentielles est dans sept mois, dans un contexte où l’extrême droite de Marine Le Pen (Rassemblement national ou RN) et la gauche de rupture de Jean-Luc Mélenchon ont le vent dans les voiles.
Le parti de M. Mélenchon, La France insoumise (LFI), est le plus populaire chez les 18-24 ans (avec plus de 40 % des intentions de vote). Le chef de LFI a d’ailleurs dénoncé un déchaînement de violences policières
et a appelé les jeunes à manifester pacifiquement.

Jean-Luc Mélenchon, candidat du parti de gauche La France insoumise (LFI) à l'élection présidentielle française de 2027, pose les poings levés lors de la marche des fiertés LGBTQ+ de Paris, le 3 octobre 2026.
Photo : Getty Images / AFP / KENZO TRIBOUILLARD
Ce soutien de LFI aux manifestants a soulevé l’ire de la droite française. Le bureau du premier ministre, Sébastien Lecornu, a condamné des violences urbaines
et en a imputé la responsabilité à LFI, sur la base d'analyses des services de renseignement.
Pour Gabriel Attal, candidat de Renaissance (le parti du président Macron), La France insoumise utilise les jeunes comme de la chair à canon
, tandis que Marine Le Pen (RN) a affirmé qu’il ne s'agit plus aujourd'hui de contestations lycéennes. Il s'agit d'émeutes organisées par des professionnels et encadrées par des députés de La France insoumise.
Principe du casseur-payeur
Le parti d’extrême droite, qui mène dans les sondages avec près de 37 % des intentions de vote au premier tour, a lancé un appel à faire voter une nouvelle loi anticasseurs pour que la participation à une émeute soit un délit clairement identifié
.
Le projet de loi gouvernemental, qui aborde cet enjeu, a vu son passage devant le Sénat être devancé au 27 octobre. Les amendes, lors d’un rassemblement qui dérape, pourraient atteindre jusqu’à 10 000 euros (près de 16 000 $ CA) pour ceux qui persistent après que la manifestation a été jugée illégale, même s'ils n'ont rien cassé.
Sur CNews, lundi, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, a expliqué que le projet de loi ouvrait par ailleurs la porte à la possibilité d’aller prélever dans les prestations familiales quand c’est nécessaire
, afin de réparer les dégâts.
À lire et à écouter :
- France : les cours suspendus lundi dans « 400 à 500 » lycées, débat sur les violences
- AUDIO - La France secouée par des manifestations de lycéen
- AUDIO - Lycéens en France : un journaliste local témoigne
Avec les informations de Radio-France International (RFI), RTL et AFP
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