Espagne : l’accident meurtrier de train s’explique par un enchaînement de défaillances techniques et d’erreurs humaines

L’Espagne entame ce jeudi un deuil national de trois jours en mémoire des victimes de la catastrophe ferroviaire d’Urda.
Voici ce que l’on sait de cet accident.
Une défaillance technique : panne informatique majeure
L’accident s’est produit mercredi à 8h53 entre les communes de Mora et d’Orgaz, à environ 140 km au sud de Madrid. Le convoi de la compagnie privée Iryo était à l’arrêt lorsqu’un train de la compagnie publique Renfe l’a percuté par l’arrière à grande vitesse.
Le ministre des Transports, Óscar Puente, explique qu’une panne majeure du système de sécurité informatique, survenue mercredi vers 8h30, a entraîné l’arrêt initial de six trains en circulation, dont les deux trains entrés en collision par la suite.
Pour prévenir les collisions, les voies de chemin de fer sont divisées en sections, appelées cantons. Et lorsqu’un train se trouve déjà dans un canton, le suivant doit s’arrêter avant d’y rentrer. Bien avant même, vu les distances de freinage importantes, des centaines de mètres voire des kilomètres à cause des vitesses et de l’inertie.
Les feux rouges sont doublés de systèmes de freinage automatique. Ils sont commandés soit par des balises au sol soit par radio, et déclenchent des phases d’alerte, d’abord des signaux sonores et lumineux en cabine de pilotage, puis un freinage de service, modéré, et enfin si nécessaire, le freinage d’urgence avec toute la puissance maximale disponible.
La plupart des lignes espagnoles sont équipées de ces systèmes standards européens mais ici, sur les voies entre Madrid et l’Andalousie, ouvertes en 1992 et première ligne haute vitesse en Espagne, c’est un autre système, allemand, qui avait été choisi, basé sur un câble au sol.
Cette panne, c’est l’origine de la situation qui a permis l’accident. C’est une pure défaillance technique du système de base, et dans ce cas, le protocole prévoit un filet de sécurité, une solution dégradée.
Une série d’erreurs humaines au centre de contrôle
"En cas de défaillance du système, le centre de contrôle prend le relais", dit le ministre Óscar Puente, ajoutant que c’est ce centre qui a décidé d’autoriser les trains à reprendre leur marche, sans aucune restriction de vitesse.
Une décision que le ministre Puente juge "inexplicable" et qui est accréditée par des enregistrements audios, obtenus par des médias espagnols.
Ce sont les échanges entre le centre de contrôle de Madrid de l’Adif — le gestionnaire de l’infrastructure ferroviaire espagnole — et les deux conducteurs de train. Ces enregistrements, assez confus au début, indiquent que le convoi Renfe a reçu l’autorisation de repartir à 8h36, alors que l’autre train, situé quelque 25 km plus loin, restait à l’arrêt.
On entend d’abord le contrôleur à Madrid demander au conducteur du train de la Renfe : "Déconnectez et reconnectez-vous. Poursuivez votre trajet et continuez en mode "blocage par signalisation latérale" (ndlr : le système de secours), à vitesse normale et en fonctionnement normal ".
Le conducteur demande confirmation : "À vitesse normale ?", ce à quoi le régulateur répond : "Oui".
Selon le protocole habituel, le conducteur aurait plutôt dû continuer à circuler à une vitesse maximale de 40 km/h, en adaptant sa conduite à sa visibilité, et non à une vitesse normale sur une voie conçue pour du 200 km/h. Cet ordre contrevient clairement au protocole et est à l’origine de l’accident, selon le gouvernement espagnol.
La première erreur est donc de demander au conducteur de la Renfe de reprendre sa marche sans vérifier qu’aucun autre train ne se trouve sur sa voie, la seconde de lui demander de le faire non pas à vitesse réduite, afin de pouvoir freiner à vue, mais d’y aller à vitesse normale.
L’autre enregistrement concerne les échanges entre le centre de contrôle et le train Iryo. Sa conductrice indique qu’il est "à l’arrêt devant le signal d’entrée à Urda". Le centre de contrôle lui demande de "reprendre sa marche" mais la conductrice lui répond sept minutes plus tard qu’il lui est impossible de faire démarrer le train : "Le train ne me permet pas de commander le système. C’est pourquoi je suis toujours à l’arrêt devant le signal d’entrée". C’est une panne de plus.
Ce second enregistrement indique que le centre de contrôle a bien été informé du fait que le train Iryo reste à l’arrêt alors que la rame de la Renfe approche. Nouvelle erreur humaine, car le centre de contrôle semble un peu perdu d’après une conversation interne également enregistrée et personne ne demande au conducteur de la Renfe de freiner et de s’arrêter alors qu’il est encore temps. Il reste cinq minutes avant la collision mortelle.
Et maintenant ?
La catastrophe d'Urda a relancé les questions sur l'entretien du réseau national et sur la sécurité pour les passagers. Une enquête est en cours pour évaluer les circonstances du drame, alors que les recherches se poursuivent sur place.
Sous pression à un mois des élections législatives anticipées, le Premier ministre Pedro Sánchez demande "l'éclaircissement des causes" à l'origine de l'accident. Pedro Sánchez assure que le dispositif mis en oeuvre par l'État et les différentes administrations avait été déployé pour apporter "une réponse rapide, urgente et efficace". Il souhaite "une réparation, au moins sur le plan matériel" pour "les familles des victimes de cette terrible tragédie".
La gestion du gouvernement Sanchez est mise en cause par la presse et par la droite. La coalition de gauche Frente Amplio demandera aussi au ministre des Transports, Óscar Puente, de venir s’expliquer devant le Parlement afin de fournir des détails sur l’accident.
Dès vendredi, à la veille du week-end prolongé de la Toussaint, la Renfe mettra en place un dispositif de "transport alternatif" entre Madrid et l'Andalousie, la circulation ferroviaire restant interrompue.
Travaux de déblaiement
Les services de secours poursuivent les opérations de déblaiement sur le site de la collision. Dans la nuit, ils sont déjà parvenus à dégager l’une des voitures tombée dans le ravin.
"Les équipes de secours continuent de travailler avec beaucoup de précaution car nous ne pouvons dire avec certitude qu’il n’y a plus de victimes", a déclaré sur TVE Esther Padilla, porte-parole du gouvernement de Castille-La Manche. "Une unité canine a été déployée hier. Elle poursuit ses recherches aujourd’hui pour s’assurer qu’il ne reste personne", a-t-elle précisé.
Le roi et la reine d’Espagne doivent se rendre auprès des blessés à l’hôpital universitaire de Tolède dans l’après-midi.
Vingt-quatre heures après la catastrophe, tous les trains entre Madrid et l’Andalousie sont toujours annulés. Le syndicat des conducteurs de train Semaf a maintenu sa grève de 24 heures à la Renfe pour exiger des améliorations structurelles en matière de sécurité et le respect des engagements pris. Le syndicat se dit "profondément consterné".
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