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Saturday, October 31, 2026

L’IA, nouveau visage de la peur de l’inconnu

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Avoir peur de perdre son emploi au profit de l’intelligence artificielle (IA), ne plus savoir quelle œuvre est le fruit du travail d’un artiste ou d’une machine qui imite les créateurs, craindre d’assister à la destruction de l’humanité : l’arrivée massive de l’IA générative dans nos vies amène son lot de peurs, tant chez ses détracteurs que chez ses fanatiques. Nouvelles craintes ou simple évolution de celles déjà présentes ?

D’un point de vue psychologique, l’IA crée « des situations qui sont particulièrement anxiogènes », confirme d’emblée la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier en entrevue. « Ce qui regroupe beaucoup ces peurs-là, c’est l’inconnu, l’incertitude. En tant que citoyens, on reçoit des informations qui sont menaçantes — et le fait qu’il y ait beaucoup, beaucoup d’inconnus, ça fait en sorte que c’est très difficile de sentir qu’on a un contrôle par rapport à tout ça. »

La peur de l’inconnu n’est toutefois pas arrivée sur Terre quand la plateforme ChatGPT est devenue publique en novembre 2022, loin de là. Dans l’histoire plus récente, on peut notamment nommer l’arrivée d’Internet comme événement catalyseur de craintes similaires.

À vitesse grand V

Mais attention, souligne Philippe Beaudoin, chercheur en IA à l’institut Mila spécialisé dans la relation entre cette technologie et les humains, l’IA évolue à une « ampleur et une rapidité totalement différente » d’Internet, ce qui peut accroître les craintes et l’incompréhension à son égard.

« Je pense qu’il n’y a pas d’équivalent dans l’histoire d’un développement aussi rapide, avec une vélocité qui est comme un peu antinomique avec la logique du droit en général », renchérit Catherine Régis, codirectrice du programme de recherche de l’Institut canadien de la sécurité de l’intelligence artificielle (ICSIA). « On le voit, c’est étourdissant, des fois, pour les gens dans le milieu aussi. »

« Ça évolue tellement rapidement qu’on a de la misère à suivre finalement ce qui se passe, on est toujours en train de réagir un peu », note celle qui est également professeure à la Faculté de droit de l’Université de Montréal. « Cette rapidité, pour moi, est unique. »

En citant notamment le cas de Jacob Coxon, un chercheur en IA chez Anthropic (Claude) qui a quitté l’industrie en septembre dernier parce qu’il jugeait que les grandes entreprises développent des modèles qui « pourraient tous nous tuer d’ici la fin de la décennie », Mme Régis soutient que les craintes envers l’IA sont souvent fondées sur « des signes très concrets que c’est une réalité dont il faut vraiment se préoccuper ».

D’ajouter à son tour Philippe Beaudoin : « Quand on parle de danger réel, la cybersécurité en fait partie, les vols d’identité en font partie… C’est beaucoup plus dur de se mettre la tête dans le sable et d’ignorer ce genre de vraies menaces. »

Le nouveau nucléaire ?

Aux yeux de Geneviève Beaulieu-Pelletier, « on tombe dans l’équivalent de la menace nucléaire ». « Ça ressemble aux gros moments où on a eu peur collectivement de ce qui peut arriver, encore une fois, sans avoir de prise là-dessus », explique la psychologue. « Quand on regarde la menace nucléaire, la personne qui est chez elle n’a aucun pouvoir comme tel, ou presque — elle peut s’impliquer, poser des actions, mais ça reste quand même limité. »

Selon la psychologue, on est ici face à une situation on ne peut plus propice à l’anxiété, un peu aussi comme dans le domaine de l’environnement.

Catherine Régis voit pour sa part des similitudes entre le développement de l’IA et la menace nucléaire, mais n’évoque pas un parallèle parfait. « Ce n’est pas tout le monde, du jour au lendemain, qui peut commencer à fabriquer une bombe nucléaire. Donc, on avait la réalité très pratique qui nous arrêtait dans notre capacité, comme individu ou comme État, à développer cette technologie, ou alors ça prenait un certain temps. »

Alors que pour l’IA, « l’accès est aisé pour à peu près n’importe qui » et « les États sont dans une relation de pouvoir un peu changée parce qu’ils n’ont pas accès à beaucoup des modèles d’IA ».

L’experte en la matière souligne toutefois que le lien entre l’utilisation personnelle de l’IA et les risques demeure flou et gagnerait à être expliqué plus clairement. « Quand est-ce qu’on peut créer un risque ? Quand est-ce qu’on peut y contribuer ou le subir ? Ça, ça demande quand même beaucoup d’éducation, de pédagogie. Et ce n’est pas si clair de faire le ménage dans toutes ces affaires-là », explique-t-elle.

« Perdre son confort »

À mesure que l’IA va évoluer et continuer de s’implanter dans le quotidien de plusieurs, Philippe Beaudoin estime que le rôle de l’humain va être amené à évoluer. Il donne notamment l’exemple des enseignants, dont on pourrait maintenant davantage valoriser des éléments propres à l’humain, comme l’intelligence émotionnelle.

En ce qui a trait aux craintes, cela se traduit par une « peur de perdre son confort en tant qu’être humain » plutôt qu’une peur de voir l’humanité totalement remplacée, dit-il.

Pour illustrer son propos, il prend l’exemple d’employés dont les tâches professionnelles sont grandement compromises par l’IA. « Un jeune de 20 ans n’a pas le même type de crainte qu’une personne de 55 ans. La personne plus jeune est un peu craintive pour son avenir, mais, en même temps, a l’opportunité de se réinventer au courant de sa vie. Tandis que quelqu’un qui approche de la retraite qui fait quelque chose qui vaut cher depuis 30 ans et puis qui, tout d’un coup, ne vaut plus cher, a souvent moins le temps de s’adapter. »

Que faire ?

Pour faire face aux peurs qu’amène l’IA, la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier mentionne que « de reconnaître que, oui, ça ébranle », peut aider. Mais on doit aussi « évaluer à quel point, justement, les peurs sont fondées », notamment en choisissant ses sources d’information, dit-elle.

« Prendre du recul, puis continuer à avancer et à fonctionner tel qu’on sait le faire — tout en restant informé, mais sans non plus être trop dans ce qui s’en vient » — peut aussi être une option, mentionne-t-elle.

Selon Catherine Régis, s’informer davantage est essentiel pour mieux naviguer dans les eaux troubles que crée l’IA. « Le gouvernement canadien va mettre l’éducation au cœur de sa stratégie canadienne sur l’IA. Je ne sais pas ce que ça va donner, mais ça va devenir un mouvement et il faudra que les gens embarquent dans ce train-là pour faire leur part et pour amplifier le tout », soutient la codirectrice du programme de recherche de l’ICSIA.

Selon Mme Régis, il faut aussi être capable de « gérer la tension » entre les dangers et les contributions possibles de l’IA, chose qu’elle a souvent à faire dans le cadre de sa recherche.

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