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Thursday, October 15, 2026

«Vivre sans bonheur et n’en point dépérir» : hommage aux seconds rôles

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On trouve souvent des femmes en fuite dans les romans de Véronique Ovaldé. Des adolescentes qui quittent le milieu oppressant de leur enfance (Ce que je sais de Vera Candida, De l’Olivier, 2009 ; Fille en colère sur un banc de pierre, Flammarion, 2023). Des mères qui cherchent à tout prix à protéger leurs enfants (Personne n’a peur des gens qui sourient, Flammarion, 2019). Dans son dernier livre, Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, l’écrivaine française s’attache cette fois à une femme qui a choisi de rester, envers et contre tout : sa propre mère.

C’est la première fois que Véronique Ovaldé, lauréate, entre autres, du prix Renaudot des lycéens 2009 et du Goncourt de la nouvelle 2024, s’aventure dans l’autofiction. Et à la grande surprise de l’écrivaine, c’est par le récit de vie de sa mère que cette première incursion s’est imposée. « Pourtant, c’était mon père, le vrai personnage, écrit-elle. Et c’est elle qui est apparue. »

« En vieillissant, ma mère s’est mise à prononcer plusieurs petites phrases qui m’ont fait comprendre qu’elle était beaucoup plus complexe et ambiguë que ce qu’elle voulait bien donner à voir », raconte la romancière, jointe par Le Devoir à son domicile parisien. Elle raconte, par exemple, en ouverture du roman, le jour où, deux enfants sous le bras, elle a elle-même choisi de quitter son mari. Au téléphone, alors qu’elle s’attendait à ce que sa mère panique et vilipende sa décision, l’autrice a plutôt reçu des mots d’admiration.

« Plus jeune, j’aurais aimé avoir une mère flamboyante et guerrière. Aujourd’hui, en voyant à quel point, malgré toutes ces années d’humiliation et de chagrin subies aux mains de mon père, elle est demeurée inaltérable, je la trouve admirable. Rien, ni mon père, ni les coups du sort n’ont réussi à l’abîmer. Ma mère est un véritable roseau. Elle plie, mais ne succombe jamais. Est-ce que ça ne devrait pas être romanesque, ça aussi ? »

Et la colère ?

Ainsi, le livre, en lice pour les prix Femina et Médicis, commence sur une ferme de la Picardie, pendant la Seconde Guerre mondiale, au moment où la Mère, âgée de deux ou trois ans, agonise sur le trottoir de ciment devant la porte de la cuisine, sous un chaud soleil d’été. Sauvée in extremis par un curé, elle grandira dans la relative indifférence de ses parents, ayant pour seuls amis un soldat allemand et une fillette dont les parents germaniques ont cru bon, à tort, d’immigrer en France.

Des années plus tard, à 14 ans, elle quitte la campagne pour servir comme domestique dans une maison cossue de la banlieue parisienne. Elle y fait la connaissance de son mari, un homme jaloux, violent et contrôlant, qui surveille ses allées et venues, impose le chignon et le talon haut, et lui refuse les enfants dont elle rêve tant. Chaque jour, elle cuisine, fait son lit, repasse ses vêtements. Lorsqu’elle tombera enceinte, plus de dix ans plus tard, le Père étendra son joug et sa rage sur ses deux filles. Pour les protéger et conserver pour elles la porte ouverte vers d’autres possibilités, la Mère autorise clandestinement la lecture, se faisant la complice de Philip Roth, de Tennessee Williams, d’Arthur Miller et d’Anaïs Nin. Pourtant, c’est au père, au monstre, que les filles espèrent ressembler, fuyant le statut de victime dans lequel s’est empêtrée celle qui leur a donné la vie.

Pour raconter cette femme discrète et passive, qui acquiesce à tout et s’abîme dans le soin, Véronique Ovaldé ne trahit ni la frustration qui l’habitait quand, adolescente, elle aurait voulu sa mère en colère, ni l’amour de la femme qui saisit aujourd’hui toute l’ampleur du sacrifice.

Pour réconcilier ces deux contradictions, l’autrice a recours à la fiction, imaginant d’autres vies pour sa mère, réécrivant certains événements qui auraient pu servir de tournants. « Ce choix narratif m’est venu naturellement, sans que je le prévoie. C’est dû, je crois, à cette passion que j’ai pour les bifurcations, l’exploration du champ des possibles, de tout ce qui n’a pas été. Nos vies ne sont au fond qu’une somme d’événements qui n’adviennent pas. Ma mère a cumulé les ratages dans sa vie. Rêver comment son destin aurait pu être différent a été consolateur pour moi. »

Les nuances de la vérité

Sans se dérober aux reproches qu’elle a pu adresser à sa mère au cours de sa vie, Véronique Ovaldé évite toutefois le piège du mépris de classe et du mépris culturel qui encombrent souvent les récits, très à la mode, du transfuge de classe. « J’avais honte de mes parents quand j’étais gamine et jeune adolescente. Cela étant, j’ai ressenti de la culpabilité. Après avoir réfléchi longuement à ces mécanismes mentaux classiques, je peux dire que je sais qui je suis, je sais d’où je viens et où je me situe. Je suis la fille de ces gens-là, et je suis très à l’aise avec ça. Je ne voudrais toutefois pas que l’on me réduise à cette petite case. En France, on vous ramène toujours à votre classe sociale, et ces discours sont tellement caricaturaux. Je refuse d’avoir une relation caricaturale avec ma mère. Ce serait odieux, et la vérité est beaucoup plus complexe que cela. »

En dressant le portrait d’une femme née dans la désolation de l’après-guerre et ayant traversé les multiples révolutions qui l’ont suivie, Véronique Ovaldé fait aussi la radioscopie sociétale d’une génération de « femmes-sacrifices » dont les enseignements et les structures font encore écho aujourd’hui. « Il y a tellement de jougs possibles pour les femmes. La maternité, le système patriarcal, la pauvreté, le culte du soin. Je lisais récemment que les femmes meurent plus des changements climatiques que les hommes, parce qu’elles restent derrière pour prendre soin des enfants et des aînés, ou même que leurs vêtements ne conviennent pas à la fuite. C’est terrible. Encore aujourd’hui, les récents élans féministes ont causé un rapide retour du bâton, avec la hausse du masculinisme et de l’anti-wokisme. On nous sert des personnages d’amazones, d’émancipées, comme si ce n’était que ça, l’héroïsme, alors que c’est loin d’être à la portée de toutes. » Avec Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, la romancière rappelle qu’une héroïne se cache bel et bien en chacun de nous.

Véronique Ovaldé s’entretiendra avec Claudia Larochelle le 20 octobre à 18 h à la librairie Gallimard, à Montréal. Elle participera également à un entretien animé par Mélissa Verreault dans le cadre de Québec en toutes lettres le 22 octobre, à 17 h 30.

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