Camion antiavortement à Montréal : des appels à la réglementation

« Perturbant » et « de la désinformation » : La présence du camion d’un groupe antiavortement albertain dans les rues de Montréal ravive des appels à la réglementation d’images explicites de fœtus dans l’espace public de la part de groupes pro-choix.
À la mi-septembre, des utilisateurs du réseau social Reddit ont rapporté des photos d’un camion circulant sur la rue Sherbrooke qui était recouvert d’images prétendant représenter des fœtus de 10 et 15 semaines.
Il s’agit là de l’initiative du Canadian Center for Bio-Ethical Reform, une organisation basée à Calgary qui milite contre l’avortement au Canada.
Sur son site web, l’organisation réfère à ce projet sous le nom de camion de la vérité
, expliquant que son objectif est de confronter
le public à la vérité sur l’avortement
en conduisant le camion dans la ville aux heures de pointe
.
L’objectif, c’est de générer une réponse émotionnelle, dans ce cas-ci, la culpabilité, la honte, voire du dégoût, chez les personnes qui vont l’observer. Et l’objectif de tout ça, c’est évidemment de remettre en question des croyances, des manières de penser; de confronter, des fois, les personnes dans leur posture pro-choix
, expliquait Véronique Pronovost, doctorante en sociologie et en études féministes, sur les ondes de Tout un matin lundi.
Ce n’est pas la première fois que le véhicule est aperçu dans les rues de Montréal, et des véhicules similaires ont déjà été signalés dans d'autres villes du pays.
Pas d’interdiction
Pour Jess Legault, coordinatrice générale de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), les images comme celles représentées sur le camion n’ont pas leur place dans l’espace public. Je pense que la population en général n’a pas à voir des images de prétendus fœtus en amenant nos enfants à l’école
, a-t-elle soutenu.
Il n’existe actuellement pas de règle à Montréal interdisant la diffusion de telles images. Ailleurs au Canada, plusieurs villes ont mis en place des mesures pour limiter la visibilité de représentations explicites de fœtus avortés.
Certaines municipalités ont adopté des règles édictant que les dépliants comportant des images choquantes doivent être envoyés par la poste dans des enveloppes opaques portant des avertissements de contenu.
La Ville de Calgary a pour sa part également interdit l’affichage temporaire de signes dont la taille dépasse une carte postale près des écoles, une mesure qui n’est pas limitée aux images explicites affichées par des groupes antiavortement, mais qui a été mise en place en réaction à ces dernières.
L’été dernier, le FQPN et le Centre de santé des femmes de Montréal ont écrit à la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, pour lui demander de mettre sur pied un règlement visant à limiter la distribution et l’affichage d’images explicites de prétendus fœtus
, a indiqué Jess Legault.
C’est une mesure que défend également la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada (CDAC). Cette dernière milite pour que les villes canadiennes adoptent une version modifiée du règlement en vigueur dans la ville de Calgary, qui interdit les images explicites de fœtus avortés dans l’espace public qui dépassent trois pouces par cinq pouces (7,5 cm par 12,5 cm).
L’idée ici est : soyons précis, interdisons ces images en particulier, sans élargir la portée de l’interdiction, parce que si celle-ci était plus large, elle pourrait être invalidée par un tribunal
, a expliqué Joyce Arthur, directrice générale de la CDAC.
Selon Mme Arthur, cette interdiction relève du maintien de la sécurité publique et de l’égalité de genre.
Questionnée au sujet de la présence du camion dans la métropole, la mairesse de Montréal a indiqué lundi que la Ville respecte le droit à la liberté d’expression
. Ça ne change absolument rien à ma position personnelle
, a-t-elle ajouté. J'ai toujours été quelqu'un qui a défendu le droit des femmes de choisir, et ça va continuer.
Une épée à double tranchant
Pour la chercheuse Véronique Pronovost, la question de la réglementation de ces images dans l’espace public est « extrêmement complexe ».
Elle a expliqué qu’aux États-Unis, des tentatives de restreindre la multiplication de ces images dans l’espace public ont été déboutées en cour. C’est très, très difficile d’aller gagner un point en cour sur ces questions-là, et en plus, ça vient renforcer [...] des décisions en faveur du mouvement
, dit-elle. Donc, la judiciarisation, en soi, c’est une épée à double tranchant.
Me Julius Grey, avocat spécialisé en droits et libertés, estime pour sa part qu’une interdiction totale de ces images dans l’espace public n’est pas souhaitable, puisqu’elle représenterait une violation importante de la liberté d’expression. Même si les images peuvent être dérangeantes, a-t-il soutenu, la liberté d'expression inclut le dérangement
.
Il y a peut-être des limites qui peuvent être établies pour des raisons esthétiques, ou même si quelque chose frôle l'obscénité
, a-t-il affirmé, ajoutant qu'il est inévitable qu'on ne puisse pas tout mettre partout
. Mais, selon lui, celles-ci ne devraient pas équivaloir à une interdiction de facto.
En juillet 2025, la Cour supérieure du Québec avait déterminé que les manifestants antiavortement ne pouvaient pas protester à moins de 50 mètres des cliniques d'avortement. La juge Lysane Cree avait reconnu qu’il s’agissait d’une violation de leur droit à la liberté d’expression, mais avait estimé qu’il s’agissait d’une limite raisonnable
pour préserver les droits à la dignité et à la vie privée
des patientes.
Le Canadian Center for Bio-Ethical Reform n’avait pas répondu à la demande de commentaire de Radio-Canada au moment de publier ces lignes.
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