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Wednesday, October 21, 2026

L’irrépressible élan de liberté de Marie Madeleine, aujourd’hui en salle

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En Haïti, entre ferveur religieuse, violence et précarité, une femme aspire à la liberté. Gessica Généus signe avec Marie Madeleine un film puissant sur les contradictions d’une société et l’irrépressible désir d’émancipation, aujourd’hui au cinéma.

À Jacmel, en Haïti, la mer, les églises et les esprits façonnent le quotidien. Marie Madeleine est une femme libre. Elle vit de la prostitution et traverse les nuits sans se soumettre aux préceptes de ceux qui prétendent sauver les âmes. Sa route croise celle de Joseph, un jeune évangéliste. Entre ces deux êtres que tout oppose se noue une relation singulière. Alors que Joseph vacille dans sa foi, Marie Madeleine l’entraîne vers un monde où le désir et la quête de liberté ouvrent un espace propice à tous les possibles.

Après Freda, la réalisatrice, scénariste et actrice haïtienne Gessica Généus revient avec Marie Madeleine, présenté en mai dernier dans la sélection Cannes Première du Festival de Cannes, consacrée à des œuvres singulières de cinéastes contemporains.

La foi à l’épreuve du réel

En Haïti, la foi chrétienne se vit et s’affiche partout : sur les façades des maisons, les enseignes des commerces, les voitures, jusque dans les gestes les plus intimes. Tourné dans un contexte toujours plus contraint, Marie Madeleine relève, pour sa réalisatrice, autant d’une exigence artistique que d’une nécessité de témoigner. Comme dans Freda, son précédent long métrage, Gessica Généus explore l’omniprésence du prosélytisme religieux. Une réalité sur laquelle elle revient sans relâche, comme elle l’explique : « Le protestantisme habite tant ce pays – comme beaucoup d’autres – que je n’en aurai jamais fini de montrer comment il opère. »

Cette emprise prend une forme particulièrement radicale à travers le personnage du pasteur Jacques (Edouard Baptiste), un homme austère et inflexible, convaincu d’avoir reçu de Dieu la mission de transmettre sa parole. Sa vision du monde repose sur une logique implacable : les souffrances terrestres ne seraient que le prix à payer pour accéder au salut. « Dans sa structure de pensée, comme dans celles de nombreux Haïtiens, il lui faut bien agir pour aller au ciel. Comme il est admis que, dans cette vie-là, rien ne s’arrangera, autant s’en assurer une meilleure dans l’au-delà. Et, si quelqu’un fait entrave à cette vision des choses, il faut l’éliminer à tout prix », analyse la réalisatrice.

Cette quête du salut dans l’au-delà fait écho à la dureté des conditions de vie sur Terre, particulièrement en Haïti, où l’avenir semble constamment compromis. Le film donne à voir les défaillances des institutions médicales et judiciaires, ainsi que la corruption qui gangrène le pays. À ces difficultés s’ajoute un profond sentiment d’impuissance. Dépassés par les événements, les Haïtiens semblent condamnés à vivre au jour le jour, sans parvenir à se projeter. « Il y a même une éloquente devise haïtienne qui dit : “Notre vie, c’est vingt-quatre heures renouvelables”. C’est quelque chose que je voulais restituer dans mon film. Le constat de cette fragilité humaine, ici et ailleurs, m’habite beaucoup », confie Gessica Généus.

Pyramide Films

Un pays de contrastes, entre apprêté et douceur

Pourtant, à la dureté du quotidien répond une forme de douceur portée par la chaleur des couleurs, la musique et les personnages eux-mêmes. Cette coexistence de la violence et de la beauté, des croyances et des contradictions nourrit l’imaginaire du film et se retrouve dans le personnage de Marie Madeleine, incarné par la réalisatrice elle-même. À son échelle, elle reflète les contradictions d’une société capable du pire comme du meilleur. Tour à tour autodestructrice et pleine de vitalité, elle doute d’elle-même avant de retrouver la force d’avancer, notamment au contact de Joseph (Béonard Monteau). Ses fragilités comme ses élans font écho à la résilience des Haïtiens.

Ces contradictions se matérialisent aussi dans le paysage où la maison close fréquentée par Marie Madeleine et les lieux de culte se côtoient sur un même trottoir. Deux univers en apparence opposés, entre lesquels les personnages tentent de trouver leur place. D’un côté, la promesse du salut ; de l’autre, la nécessité de gagner son pain quotidien par le sexe. Entre exigences de la foi, contraintes matérielles et aspirations personnelles, leurs trajectoires dessinent ainsi une société traversée de tensions, où les idéaux spirituels se heurtent aux réalités de l’existence.

Pyramide Films

Pour donner corps à cet univers, Gessica Généus ne pouvait imaginer tourner ailleurs que dans son pays natal. Elle a choisi Jacmel, ville côtière qu’elle connaît bien, et où la mer occupe une place essentielle. Tout au long du film, les images aux teintes chaleureuses sont empreintes de vitalité, tandis que l’océan offre des respirations apaisantes. Les plans contemplatifs laissent toute leur place aux lieux et à ceux qui les habitent. Un choix intimement lié au rapport de la réalisatrice à la mer : « La mer, l’eau, la traversée, l’Atlantique, tout cela est fondamental dans l’histoire de la négritude. Et puis, j’ai grandi sur une île. Quand je ne vois pas la mer, je suis déroutée ; quand je la vois, tout va mieux. »

Jacmel est également une ville artistique, qui a longtemps accueilli le Ciné Institute, une école de cinéma ayant contribué à faire de la ville un terreau propice à la création. Le tournage a ainsi pu s’inscrire dans un environnement familier, où le cinéma fait partie du paysage. Enfin, le film se savoure autant par les yeux que par les oreilles. Les sons du quotidien — le bruit des vagues, les motos — côtoient une bande originale où la musique haïtienne occupe une place centrale. Cette richesse sonore contribue pleinement à l’immersion dans l’univers du film. Gessica Généus a d’ailleurs accordé une attention particulière à sa composition : « Je tenais beaucoup aux dix-sept plages musicales qui traversent le film. J’ai écrit, par exemple, la scène de la grotte en visualisant ce joueur de violoncelle. »

La liberté comme élan vital

Dans une société où disposer d’un espace intime relève presque du luxe, son personnage possède sa propre chambre. Vétuste, certes, mais aménagée à son goût, elle constitue un lieu où se soustraire, autant que possible, au regard des autres. Cet espace devient ainsi une parenthèse dans laquelle reprendre son souffle et tenir à distance, ne serait-ce qu’un instant, la brutalité du réel.

À son contact, Joseph découvre à son tour les possibilités qu’offre cette liberté. Son ouverture d’esprit et sa pratique de la photographie lui permettent de circuler avec une certaine légitimité dans des espaces que son père Jacques qualifierait d’impurs. Son appareil devient alors bien plus qu’un outil d’observation. « L’appareil photo forme un écran entre lui et le monde, un écran qui le rassure », souligne Gessica Généus. En effet, à travers l’objectif, Joseph peut approcher des univers qui ébranlent ses certitudes sans avoir à s’y abandonner immédiatement.

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Cette aspiration à l’affranchissement s’inscrit jusque dans la mise en scène. À plusieurs reprises, les corps semblent défier les lois de la gravité. Les séquences aériennes, chantées ou dansées ouvrent des échappées hors du quotidien. Le corps de Marie Madeleine paraît alors s’élever, se soustraire à la pesanteur d’un monde qui l’enferme. Ce parti pris esthétique, à la fois singulier et puissant, traduit la volonté de la réalisatrice de faire coexister plusieurs dimensions du réel : « Je pense que nous sommes invincibles dès lors que nous investissons d’autres mondes que le nôtre (...) Le peuple haïtien vit dans plusieurs dimensions, et je voulais le faire sentir dans ce film. On peut être à la fois écrasé par les choses terribles qui nous arrivent et flotter au-dessus d’elles. »

En faisant des corps, des visages et des trajectoires individuelles les lieux d’expression d’une histoire collective, elle affirme un cinéma attentif aux tensions qui façonnent la société haïtienne autant qu’aux forces de résistance qui l’animent.

Marie Madeleine ausculte les contradictions d’une société traversée par la foi et la précarité, tout en faisant émerger une puissante aspiration à l’émancipation. Un film singulier, entre âpreté du réel et envolées poétiques, à découvrir aujourd’hui au cinéma.

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