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Wednesday, September 16, 2026

De plus en plus d’enfants exclus de l’école

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Thomas, 7 ans, se réveille aux côtés d'Oréo, son chien. L'animal se blottit contre lui et Thomas lui fait un immense câlin.

Nous sommes dans un quartier résidentiel de Rouyn-Noranda.

On ne sait jamais c'est quel Thomas qui va se lever. Il peut se lever heureux et nous cajoler ou se lever choqué, explique son père, Samuel Allard.

Il peut en faire des trucs, hein?, nous dit Thomas en parlant d'Oréo. Genre, fait le beau, assis, donne la patte, l'autre patte!…

Thomas a une intelligence très élevée, explique son père, il apprend extrêmement rapidement.

Thomas se réveille aux côtés de son chien Oréo.

Thomas se réveille aux côtés de son chien Oréo.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Mais Thomas, le petit dernier d'une fratrie de trois, a du mal à réguler ses émotions. Il a un notamment un diagnostic de trouble de l’opposition. Quand il est contrarié, il peut se désorganiser, lancer des objets ou briser des meubles.

L'ambiance est parfois difficile à la maison, mais ses deux grandes sœurs ne s'en formalisent pas.

Je comprends que c'est dur pour lui. C'est pas facile dans son cerveau, indique Charlotte.

Je l'aime pas, je l'adooore!!! s'exclame la plus jeune sœur, Raphaëlle.

Lors de la dernière année scolaire, les parents se sont fait appeler à de multiples reprises pour aller chercher leur fils. Thomas a manqué des mois d'école, selon sa mère. La Protectrice régionale de l'élève qualifie la situation de bris de scolarité prolongé dans un rapport.

Les parents ont demandé qu'il soit placé dans une école spécialisée, en vain.

La mère de Thomas, Marie-Julie Turgeon, enseignante en soutien pédagogique, a dû cesser de travailler pour s'occuper de son fils. Je suis épuisée, dit-elle.

Les parents se sentent seuls.

Pourtant, ils ne le sont pas.

Les élèves en situation de bris de scolarité sont de plus en plus nombreux au Québec. Ils sont passés de 1500 à près de 4000 entre 2021 et 2026, selon les dernières données gouvernementales. Il s'agit en majorité d'élèves avec de graves troubles de comportement, qui sont sur le spectre de l'autisme (TSA), qui ont des difficultés d'apprentissage ou un handicap.

Le ministère de l’Éducation estime qu'il faut être prudent avec l'analyse de ces chiffres, notamment parce que l'interprétation de bris de scolarité varie d'un centre scolaire à l'autre, tout comme le nombre de répondants d'une année à l'autre.

Thomas joue au ballon avec sa sœur dans la rue.

Thomas est soutenu par ses deux sœurs Charlotte et Raphaëlle.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Hausse des plaintes au protecteur de l'élève

Les plaintes au Protecteur national de l'élève (PNE) pour dénoncer des ruptures de scolarisation ont également doublé depuis 2023, soit l'année de mise en place de cet ombudsman des écoles.

Alors que le taux de plaintes jugées fondées au PNE s'établit en moyenne à un peu plus de 40 % – tous motifs de plaintes confondus – il s'élève à 80 % pour les bris de scolarisation. Autrement dit, la grande majorité des plaintes pour exclusion sont jugées fondées.

Le Protecteur national de l'élève (PNE), préoccupé par cette problématique, souligne dans son dernier rapport que cela est dû à des défis persistants dans les écoles liés à un manque de ressources financières ou matérielles et des lacunes dans les interventions scolaires.

Selon des données que nous avons analysées, c'est en région que ces exclusions surviennent le plus souvent. Radio-Canada a jumelé les données gouvernementales avec la population d'élèves par centre scolaire.

C'est le mois de juin. Marie-Julie et son fils font la file devant une crèmerie de Rouyn-Noranda.

L'ambiance est bon enfant.

Hey, allo!

Marie-Julie croise une ancienne collègue enseignante.

On collaborait vraiment bien ensemble!, nous dit cette dernière, pleine d'éloges envers Marie-Julie. Ironie du sort, la mère de Thomas a travaillé pendant 15 ans avec des élèves en adaptation scolaire.

Oui, vous allez prendre quoi?

Il y a un hic. La sorte de crème glacée que Thomas a choisie vient dans un bol plutôt qu'un cornet, comme il le voulait. Marie-Julie essaie de lui expliquer tant bien que mal qu'il peut prendre autre chose… Ça tient plus sur le cornet, mais tu peux prendre un autre trempage

Thomas est contrarié. Très contrarié.

Thomas a les bras croisés.

Thomas, contrarié, commence à se désorganiser.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Thomas a besoin de prévisibilité. Là, c'est un moment imprévisible, donc on gère une colère, explique-t-elle.

Ses poings se serrent, son visage se crispe. Fâché, il prend des roches dans sa main, les frotte et fait mine de les lancer en direction de sa mère.

Selon Samuel et Marie-Julie, l'agressivité de Thomas s'est intensifiée dans la dernière année scolaire.

Le rapport de la Protectrice régionale de l'élève, qui ne blâme ni l'école ni le centre scolaire, note toutefois que les appels multipliés aux parents dès que Thomas se désorganisait est une pratique inadéquate.

La professeure Élodie Marion de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal a suivi plusieurs familles vivant des bris de scolarisation. Le fruit de ses recherches sera publié sous peu.

L'exclusion exacerbe les comportements plus difficiles ou les gestes d'agressivité en raison du rejet et des liens qui sont brisés avec les intervenants. C'est une mesure qui tend à amplifier les difficultés plutôt qu'à les résorber, explique-t-elle.

Thomas choisit des livres à la bibliothèque de Rouyn-Noranda.

Thomas choisit des livres à la bibliothèque de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Quelques jours avant des désorganisations violentes, Thomas avait accumulé des récompenses pour ses bons comportements. Il avait choisi d'offrir ses privilèges à toute la classe, soit une journée pyjama.

Il était bien fier de ça!, raconte sa mère.

Selon Marie-Julie, lors de la journée pyjama, l'enseignante a offert aux élèves de visionner un film. Or, Thomas pensait qu'il allait pouvoir choisir le film, ce qui ne fut pas le cas.

Thomas s'est complètement désorganisé. Ça a duré 1 h 40.

Dans les jours suivants, les comportements de Thomas se sont exacerbés. Des parents et des membres du personnel ont porté plainte. C'était au mois de mai.

Thomas n'a jamais remis les pieds à l'école.

Au fil des longues heures que nous passons avec elle, Marie-Julie souligne à maintes reprises son empathie envers le personnel scolaire et les autres parents, la gorge nouée.

Je suis prof. Je le sais qu'il est brûlé dans cette école-là. Je comprends que pour les intervenants c'est difficile, confie-t-elle.

Le Centre de services scolaire de Rouyn-Noranda (CSSRN) soutient ne pouvoir commenter aucun cas en particulier, mais assure que tous ses élèves sont scolarisés jusqu'à une certaine limite.

La limite, c'est de répondre aux besoins et capacités de l'enfant, mais aussi celle des autres et du personnel, explique Martin Grenier, directeur adjoint des Services éducatifs du CSSRN.

Dans un rapport de fin d'année écrit par deux professionnels, on peut lire que Thomas peut parfois projeter des chaises, des bureaux ou divers objets en direction des intervenants ou des autres élèves de sa classe.

3:09

Le reportage de Julie Marceau

La présidente du Syndicat de l'enseignement de la Jamésie et de l'Abitibi-Témiscamingue (SEJAT) affilié à la CSQ ne peut pas commenter le cas spécifique de Thomas, mais elle dénonce le manque de ressources.

Nous, syndicalement, on n'est absolument pas contre l'intégration des élèves à besoins particuliers dans la classe régulière, mais ça nécessite plus qu'un enseignant en avant de la classe. Ça nécessite davantage de ressources, puis ça, ça coûte de l'argent, plaide Cindy Lefebvre.

Or, elle estime que ce qui est injecté pas Québec ne couvre même pas les coûts de système, ce que réfute le gouvernement sortant, qui fait valoir que les investissements en adaptation scolaire s'élèvent désormais à 4,3 milliards.

Et encore, l'argent ne garantit pas le résultat.

Les sommes dépensées en adaptation scolaire ne peuvent pas être reliées à un effet. On ne sait pas si elles sont bien investies ou non (...) Il y a réellement un problème, estime la professeure Mélanie Paré, professeure au Département de psychopédagogie et d'andragogie de l'Université de Montréal.

La famille de Thomas dans la maison familiale.

Thomas s'oppose à une consigne.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Les canaris dans la mine

Plusieurs spécialistes à qui Radio-Canada a parlé insistent sur le fait que le dénombrement du MEQ, qui fait état de près de 4000 élèves, n'est que la pointe de l'iceberg.

Ce chiffre-là est fortement sous-estimé, soutient la professeure Élodie Marion, qui dénonce dans son rapport de nombreuses limites méthodologiques dans les données ministérielles.

Laurence Simard-Gagnon, professeure au Département de psychosociologie et travail social à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) abonde dans le même sens.

Ces élèves-là sont les canaris dans la mine. Ils sont le signal d'alarme qu'il y a un problème sous-jacent beaucoup plus large, affirme-t-elle.

Thomas en route vers une rencontre avec un psychologue au Centre de services de scolaire de Rouyn-Noranda.

Thomas en route vers une rencontre avec un psychologue au Centre de services de scolaire de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Laurence Simard-Gagnon ajoute que ces 4000 élèves, ce sont les cas que l'on voit sur un ensemble plus grand d'élèves qui vivent des moments de déscolarisation complète, mais qui ne sont pas comptabilisés pour une raison ou une autre, ajoute-t-elle.

Laurence Simard-Gagnon, membre fondatrice du Collectif pour le droit à la scolarisation, dénonce une banalisation des exclusions scolaires.

Il y a une idée de plus en plus généralisée, dans la société, que certains enfants ne fonctionnent pas assez bien pour aller à l'école et que, finalement, ce n'est pas leur place car ils sont ingérables. Et c'est comme si on en vient à normaliser le fait que ces élèves-là n'ont pas tout à fait, ou n'ont carrément pas les mêmes droits à l'éducation que les autres, dénonce-t-elle.

Ça devrait inquiéter l'ensemble des parents parce qu'on n'est pas à l'abri, comme parent, que notre enfant rencontre des difficultés ou vive un moment dans sa vie qui est extrêmement difficile, poursuit la professeure Mélanie Paré.

Mélanie Paré, professeure au Département de psychopédagogie et d'andragogie de l'Université de Montréal.

Mélanie Paré, professeure au Département de psychopédagogie et d'andragogie de l'Université de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Barzeele

Quand on se rend au bris de service, c'est que généralement, les interventions qu'on a mises en place n'ont pas fonctionné ou qu'on n'a pas pu les mettre en place suffisamment tôt pour éviter que la situation dégénère, ajoute-t-elle.

Le MEQ revoit sa collecte de données

Le MEQ assure surveiller assidûment la situation des bris de services et reconnaît que la définition de bris de scolarisation comporte des limites méthodologiques.

Le ministère de l’Éducation travaille présentement à améliorer sa collecte d’information auprès des Centre de service scolaire afin de garantir une compréhension commune de la situation, et ce, dès cet automne, indique-t-on.

Définition de bris de scolarité

Le MEQ parle d’un bris de services éducatifs lorsqu’un élève voit son temps de services éducatifs réduit ou interrompu par rapport aux 25 heures de services prévus au primaire et au secondaire. Celui-ci survient lorsque le cumul et l’intensité des besoins d’un élève dépassent temporairement la capacité du milieu à y répondre de façon adéquate et coordonnée, écrit le MEQ. Une série d'exclusions sont prévues à cette définition comme l'école à la maison ou tout bris prévu dans un plan d'intervention.

Le dénombrement des bris de scolarisation existe depuis 2021. La première consultation a été menée à la demande de la députée libérale Jennifer Maccarone, mère de deux enfants autistes, qui défend la cause des élèves à besoins particuliers depuis plusieurs années.

Le quotidien Le Devoir avait dévoilé en 2021 les grandes lignes du premier rapport inédit  (nouvelle fenêtre)du ministère de l’Éducation sur ce phénomène peu documenté jusque-là des élèves en bris de service. La hausse des exclusions a été dénoncée par de nombreux intervenants (nouvelle fenêtre) l'an dernier dans le même média.

Samuel et Marie-Julie, les parents de Thomas.

Samuel et Marie-Julie, les parents de Thomas.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Bolduc

Thomas, qui a soufflé ses huit bougies cet été, ne va toujours pas à l'école.

Les parents ont embauché une travailleuse sociale au privé qui joue un rôle pivot entre le milieu de la santé et le réseau scolaire.

La décision d'attendre avant de tenter de l'intégrer dans une nouvelle école a été convenue par tout le monde cette fois-ci.

Marie-Julie et Samuel veulent à tout prix éviter que leur fils soit brûlé à l'école une deuxième fois.

Si j'avais une baguette magique, Thomas aurait une ressource avec lui. Et même s'il avait des désorganisations, cette personne-là serait capable de l'aider à s'autoréguler, et on arrêterait de m'appeler, explique Marie-Julie.

S'il n'est pas scolarisé et entouré par d'autres élèves, je ne vois pas comment il va pouvoir avancer et être un petit gars épanoui. Être un élément positif dans une société, ajoute son père Samuel.

Pendant que nous réalisons notre dernière portion d'entrevue avec les parents, sur les marches de la maison familiale, les deux sœurs de Thomas reviennent de l'école.

Charlotte, ton sac d'école est resté dans l'entrée!, crie Marie-Julie.

Un voisin d'en face sort dans la rue pour venir jouer avec Thomas. Son petit frère le suit.

Les fratries des deux côtés de la rue envahissent le quartier.

Thomas est radieux.

Il est tellement cute quand il est de même!, lance sa sœur Charlotte.

Voir qu'un ami vient jouer avec lui, c'est ça le bonheur, conclut Marie-Julie.

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