"Les victimes ne comprennent pas pourquoi elles souffrent" : Denis Mukwege veut réparer l’est du Congo

Ils ont massacré mes malades dans leur lit, les malades que je venais d’opérer
"Le 6 octobre 1996, cet hôpital a été attaqué par des hommes armés. À cette époque, on ne connaissait pas qui était derrière. Et malheureusement, ils ont massacré mes malades dans leur lit, les malades que je venais d’opérer. Ils ont massacré le personnel qui était tout simplement en mission de soutenir et soigner ces patients. Je ne pouvais pas réaliser ce qui venait d’arriver. J’ai pensé que le monde allait réagir pour mettre fin à ces barbaries. Malheureusement, 30 ans plus tard, nous sommes toujours en train de subir la même chose à l’est du Congo".
Là Denis Mukwege devient un survivant. C’est là le début de la première guerre du Congo, c'est là aussi le début de son combat, pour les victimes d’abord, pour la paix ensuite.
La guerre dans l'Est du Congo dure depuis des décennies. La région subit une instabilité permanente, des massacres effarants, l'utilisation des viols comme arme de guerre; La RDC subit des crises humanitaires à répétition, une insécurité alimentaire constante, le déplacement massif de populations qui se retrouvent complètement démunies dans des camps de fortune. Les conflits armés impliquent divers groupes rebelles comme le M23 (soutenu par le Rwanda) qui contrôle de vastes zones du Nord et du Sud-Kivu. Mais les forces congolaise sont aussi coupables d'exactions. L'épidémie d'Ebola (qui s'est déclarée en mai avec plus de 8000 cas confirmés à ce jour) se greffe sur un tableau déjà sombre.
Cette situation alarmante a été exposée le 29 septembre devant le Conseil de sécurité des Nations unies, par James Swan, le chef de la mission de maintien de la paix des Nations Unies en RDC, la MONUSCO. Car, jusqu'à présent, les négociations diplomatiques se sont succédées, en vain. Le dernier cessez-le-feu en date demeure fragile, ou plus exactement inexistant sur le terrain. La paix reste un espoir lointain.
Les victimes que Denis Mukwege voit défiler jour après jour sont atrocement blessées dans leur chair. Elles se sentent aussi "complètement abandonnées", insiste-t-il, "d’autant plus qu’elles ne comprennent pas pourquoi elles souffrent, pourquoi elles doivent subir ce qu’elles sont en train de subir". Denis Mukwege rappelle ainsi que les dessous du conflit plongent dans le sous-sol congolais, tellement riche de minerais essentiels pour notre vie moderne : coltan, cobalt, or, étain.
Le coltan ? On ne sait pas à quoi ça ressemble.
"Si vous posez la question aux victimes qui viennent à l’hôpital de Panzi (l’hôpital que le docteur Mukwege a fondé pour prendre en charge les femmes survivantes de violences sexuelles, ndlr.) si elles ont déjà vu le coltan, beaucoup vont vous dire : 'on n’en a jamais vu, on ne sait pas à quoi ça ressemble'. Et pourtant, ce sont ces minéraux-là qui entretiennent la guerre. Et pourtant, ce sont ces minéraux-là qui sont à l’origine de leur souffrance".
Le docteur Mukwege souligne l’importance de la vérité dite aux victimes, en les plaçant au centre d’un processus de reconstruction de l’Etat : "C’est le rôle, effectivement, de la justice transitionnelle, de pouvoir dire la vérité par rapport à cette souffrance […] Je crois que nous avons besoin d’avoir la justice transitionnelle holistique, donc la vérité, la justice, les réparations et les garanties de non-répétition". Les victimes ont besoin d’être reconnues, d’être protégées. Les institutions doivent regagner la confiance de la population, ajoute-t-il, pour "nous permettre de construire une paix durable".
Denis Mukwege s'est engagé dans la prise en charge des victimes, malgré de multiples menaces de mort et plusieurs tentatives d'assassinat. Il s'est même présenté à l'élection présidentielle de 2023 (qui sera remportée par le président sortant Félix Tshisekedi). Son combat est consacré par les prix Sakharov et le Nobel de la paix.
Cette agression, aujourd'hui, prend en otage plus de 12 millions de la population de l'Est.
Aujourd'hui, il propose un plan pour la résolution du conflit à l'est du pays, à commencer par l'application de la résolution 2773 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Votée à l'unanimité en février 2025, elle appelle à un cessez-le-feu immédiat et sans conditions et au retrait du M23 des zones occupées de l'Est. "Cette agression, aujourd'hui, prend en otage plus de 12 millions de la population de l'Est qui se trouve aujourd'hui sans banque. Donc ils ne peuvent pas accéder à leur argent, même s'ils pouvaient en avoir. Ils ne peuvent pas accéder facilement à la communication. L'aéroport de Goma et l'aéroport de Bukavu sont fermés. Et comme vous le savez, il y a la maladie le virus Ebola qui est venu renforcer cette situation de crise pour cette population".
Un dialogue entre Congolais.
Denis Mukwege réclame certes l'organisation d'une conférence internationale lancée par un Etat neutre. Mais, la démarche doit aussi venir de l'intérieur, d'"un dialogue entre Congolais, mais un dialogue qui devrait régler la question de la bonne gouvernance. Il y a tout un problème de corruption. Aujourd'hui, la responsabilité de protéger la population congolaise revient au gouvernement congolais". Il se dit d'ailleurs satisfait de la toute récente loi de lutte contre la corruption prise par le ministre de la Justice.
Le plan de l'ancien candidat à la présidentielle n'élude pas l'économie du pays. Il vise les pillages constant des minerais et réclame une traçabilité internationale pour contrer les trafics à grande échelle.
Les petits papiers que les juges leur remettaient, ces femmes m'ont témoigné que c'était la première fois qu'elles pouvaient dormir sans faire de cauchemars.
La justice est aussi centrale dans tout le processus de reconstruction du pays et de la population, la justice couplée, on l'a dit, à la vérité. Denis Mukwege propose un tribunal spécial pour le Congo, des réparations pour les victimes, pour renverser la question de l'impunité : "Moi j'ai vu des femmes femmes qui nous ont demandé de les accompagner dans leurs procédures judiciaires. Et ces femmes, elles savaient très bien qu'il n'y a pas un système de réparation qui est en place. Mais le fait, tout simplement, de les reconnaître comme victimes et les petits papiers que les juges leur remettaient, ces femmes m'ont témoigné que c'était la première fois qu'elles pouvaient dormir sans faire de cauchemars. Se savoir reconnue, savoir qu'on est protégée, savoir qu'il n'y aura pas une répétition, ça donne une certaine paix aux victimes".
La voix vibrante mais ferme, Denis Mukwege porte la parole des Congolais avides de paix. Aujourd'hui, c'est à Bruxelles.
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