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Saturday, August 15, 2026

L’œil de Moscou : l’étrange "affaire Iabloko"

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Le 10 août, la Cour suprême de Russie écartait le parti d’opposition Iabloko des élections législatives prévues du 18 au 20 septembre prochain. Cette décision faisait suite à une plainte déposée trois jours plus tôt par le parti nationaliste Rodina, dont le chef de file, le député Alexeï Jouravliov, avait notamment dénoncé un " financement étranger " de Iabloko.

Dans l’intervalle, deux autres formations pro-Kremlin – Russie juste, un mouvement populiste de gauche, et LDPR, le parti fondé par Vladimir Jirinovski – s’étaient à leur tour exprimés en faveur de l’exclusion de Iabloko.

Lors de l’audience, le représentant de la Commission électorale centrale – instance qui avait validé fin juillet la liste nationale de Iabloko et entériné sa participation au scrutin – se rangeait finalement aux avis de Rosfinmonitoring, le service de renseignement financier, et du Parquet général. La messe était dite.

L'un des plus anciens partis politiques en Russie

Pour mémoire, Iabloko est l’un des partis politiques les plus anciens de la Russie post-soviétique. Il a été cofondé en 1993 par Grigori Iavlinski, un économiste originaire de Lvov qui a eu son heure de gloire sous la Perestroïka en proposant à Gorbatchev un vaste programme de réformes de l’URSS en 500 jours.

Au cours des années 1990, il a systématiquement dénoncé les dérives du système Eltsine – en particulier les privatisations controversées au profit des oligarques, mais aussi les deux guerres en Tchétchénie. N’ayant plus de députés à la Douma d’État depuis 2003, Iabloko conservait cependant une certaine audience dans ses bastions de Saint-Pétersbourg, de Carélie et de Pskov.

Il continuait, malgré les arrestations de plusieurs de ses cadres en régions et le serrage de vis généralisé, à déployer une activité politique à l’échelle du pays et à évoluer aux marges de la scène politique, entre l’opposition dite "hors système" (aujourd’hui en exil) et celle cooptée par le Kremlin (parti Communiste notamment).

Intransigeant sur le fond – il dénonce sans ambiguïté la guerre d’Ukraine –, Iavlinski, aujourd’hui âgé de 74 ans, a cependant un contact direct avec Vladimir Poutine et Sergueï Kirienko, le n°2 de l’administration présidentielle en charge de la politique intérieure.

La volte-face des autorités

Comment expliquer la volte-face des autorités ? Plusieurs hypothèses ont été avancées ces derniers jours. La première est celle d’un couac entre les différentes chapelles du Kremlin. S’il est vrai que les derniers mois ont été marqués par des tensions, peu visibles de l’extérieur, entre l’administration présidentielle et le FSB, on peine à croire que le feu vert donné fin juillet par la Commission électorale centrale à Iabloko n’ait pas été validé en haut lieu.

Certains observateurs moscovites croient quant à eux à une autre possibilité : le pouvoir aurait d’abord voulu faire sortir du bois les soutiens de Iabloko pour mieux les identifier et les réprimer par la suite (comme cela avait été le cas début 2024 avec la candidature avortée de Boris Nadejdine).

D’autres pensent enfin que le Kremlin a eu connaissance d’enquêtes d’opinion confidentielles montrant une agrégation potentielle du vote anti-guerre autour de la liste Iabloko. Un tel scénario n’est pas absurde (un sondeur russe bien connu confiait à la mi-juin à l’auteur de ces lignes qu’à sa grande surprise, Iabloko avait été mesuré à 4%, soit tout près du seuil qualificatif des 5% au scrutin proportionnel national).

On doute cependant qu’il ait échappé au pouvoir russe, qui aime par-dessus tout le contrôle et qui garde à l’esprit le "précédent Tsikhanovskaïa" en Biélorussie (en 2020, le pouvoir avait autorisé l’épouse d’un opposant emprisonné à se présenter, pensant qu’elle ne ferait qu’un score marginal ; in fine, Alexandre Loukachenko avait été confronté à des manifestations d’une ampleur inédite à Minsk et avait failli être renversé).

Deux clés de compréhension

Selon nous, deux éléments sont à l’origine des surprenants événements politiques de début août à Moscou. Le premier est le ralliement, très vocal, de nombreux activistes d’opposition en exil à la liste Iabloko après qu’elle a été autorisée à concourir. Le soutien affiché, entre autres, par la veuve d’Alexeï Navalny a, en quelque sorte, été un baiser de la mort pour Iabloko. 

L’autre facteur ayant sans doute joué est l’entretien de Sergueï Sobianine à l’agence TASS publié le 5 août. Le maire de Moscou, par ailleurs n°2 de la liste nationale de Russie unie aux prochaines législatives, y tenait des propos très virulents contre la mouvance ultra-patriotique. Selon lui, les propositions en faveur d’une mobilisation totale de l’économie russe pour la guerre sont inutiles et stupides : "Et tuer la vie, tuer l’économie normale, c’est tuer le pays en général".

Les "durs" du régime y ont vu, à juste titre, une prise de parole puissante du "parti de la normalité". Et a décidé de montrer qui avait la main dans les cercles de pouvoir à Moscou, alors que la guerre d’Ukraine entre dans une nouvelle phase particulièrement périlleuse.

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