Témoins des dérèglements du climat, ces jeunes poursuivent le Canada

Il y a sept ans, 15 jeunes âgés de 10 à 19 ans se tenaient sur les marches de la Vancouver Art Gallery aux côtés de l'activiste suédoise Greta Thunberg, venue leur apporter son soutien. Devant la foule, ils accusaient l’État fédéral de brimer leurs droits fondamentaux en se dotant de plans insuffisants pour répondre à la crise climatique. Après des années de procédures judiciaires, leur cause sera entendue dès aujourd'hui par les tribunaux.
C’est sûr qu’on est moins cute! On a vieilli, on n’est plus des enfants
, plaisante Albert Lalonde, originaire de Montréal, qui avait 17 ans lors du dépôt de la poursuite, le 25 octobre 2019.
Comme Albert, d'autres demandeurs sont entrés dans l'âge adulte, tandis que certains ont traversé l'époque charnière qu'est l'adolescence, en apprenant à naviguer dans le labyrinthique système judiciaire et à apprivoiser la lenteur de ses procédures.
D'abord rejetée par un tribunal de première instance en 2020, leur cause – baptisée La Rose contre Sa Majesté le Roi – a été remise sur les rails après une décision en Cour d'appel, en 2023.
Le problème, avec ces délais, c’est que les impacts de la crise climatique [dénoncés dans cette poursuite] se sont aggravés. La marge de manœuvre, quand on considère les limites planétaires et la réalité scientifique, s’est beaucoup amoindrie depuis
, fait remarquer Albert Lalonde.
Beaucoup de choses ont changé pour nous au fil des années. Mais pendant ce temps, les changements climatiques, eux, se sont intensifiés.
Un procès inédit au Canada
C'est la première fois dans l'histoire des tribunaux canadiens que de jeunes citoyens contestent la réponse globale de l'État à la crise climatique en arguant qu'elle contrevient directement à des droits fondamentaux.
Au cours des cinq prochaines semaines, devant une Cour fédérale de Vancouver, ils plaideront que le plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et la Loi canadienne sur la responsabilité en matière de carboneutralité – dans laquelle sont enchâssées les cibles climatiques d'ici 2050 – sont inconstitutionnels.
Ceux-ci porteraient atteinte de manière injustifiée
à leurs droits à la vie, à la liberté et à la sécurité, garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, en maintenant une trajectoire d’émissions de GES incompatible avec les meilleures données scientifiques disponibles
.
Les demandeurs reprochent au Canada de s'être fixé des cibles insuffisantes pour limiter le réchauffement climatique sous le seuil de 1,5 °C de l’Accord de Paris. Ils exigent aujourd'hui un plan de rétablissement du climat pour remettre le pays sur une trajectoire d'émissions de GES sécuritaire
.
Pour l’heure, le Canada veut diminuer ses GES de 40 à 45 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030. Mais, selon les estimations de l'Institut climatique du Canada, les émissions du pays n'ont baissé que de 9,5 %.
Bien que la poursuite ait été déposée alors que le premier ministre Justin Trudeau était au pouvoir, elle vise à contraindre quiconque ambitionnerait de gouverner le Canada. Aucun parti n’a été en mesure de respecter ses objectifs climatiques à ce jour, rappelle Albert Lalonde.
Il s'agit de prouver une conduite de la part du Canada qui persiste dans le temps. Ça précède l'ère Trudeau, si on pense au protocole de Kyoto. C'est de démontrer l'échec continu du Canada à respecter ses engagements internationaux.
Selon les jeunes plaignants, le statu quo vient mettre en péril leur bien-être et leur avenir en les exposant davantage aux conséquences des changements climatiques.
En agissant de la sorte, peut-on lire dans la plainte, l’État ne fait que reporter de manière irréversible le fardeau des réductions de GES
sur les jeunes Canadiens, et ceux qui viendront après eux.
Grandir dans un monde bouleversé par le climat
De l'archipel Haida Gwaii, en Colombie-Britannique, à Halifax, en Nouvelle-Écosse, les 15 plaignants disent subir depuis leur prime jeunesse les aléas climatiques, qui les forcent tantôt à plier bagage en vitesse au milieu de la nuit, tantôt à s'isoler le temps que le pire soit passé.
Où que nous soyons au Canada, l'un d'entre nous est confronté à une catastrophe naturelle qui pourrait être évitée
, affirme Sophia Sidarous, qui est impliquée depuis le début de la poursuite.
À mesure que le réchauffement s'accélère, Sophia a perdu le compte des événements extrêmes qui frappent le Canada. J'ai l'impression que chaque année il se passe quelque chose
, lance-t-elle. Parfois, ça me touche directement; d'autres fois, ça affecte ma famille, ma communauté ou des gens que je connais d'un peu partout au pays.

Sophia Sidarous est une défenseuse de la terre et protectrice de l'eau de la Première Nation Metepenagiag.
Photo : Our Children's Trust
Issue de la Première Nation de Metepenagiag, Sophia raconte avoir vécu les inondations et les feux de forêt
, des expériences qui l'ont éveillée à l'activisme bien avant de rejoindre les rangs de La Rose.
La hausse des températures menace la culture mi'kmaw, dont les pratiques traditionnelles reposent sur la pêche, la chasse et la récolte. Sans oublier nos cérémonies, qui se déroulent toutes en plein air
, souligne-t-elle.
Les droits des peuples autochtones sont intimement liés à l'action environnementale parce que nous sommes les gardiens de la Terre depuis des temps immémoriaux. C'était important pour moi de veiller à ce qu'on soit représentés dans cette poursuite.
Pour Leandrea Reeves, de la Première Nation Taku River Tlingit, les dérèglements du climat menacent son quotidien au Yukon.
Vivre ici, c'est incroyable!
, décrit-elle en évoquant la nature sauvage à perte de vue. On peut prendre la route dans n'importe quelle direction et se retrouver en moins de 30 minutes au milieu de nulle part, dans ces montagnes magnifiques. C'est un endroit vraiment unique.
Les feux de forêt des dernières années, particulièrement violents
, ont toutefois assombri le paysage. La fumée qu'ils ont générée l'a empêchée, par moments, d'accéder à certaines localités où elle devait se rendre pour le travail.
À l'instar d'autres plaignants, Leandrea a ressenti les effets des feux sur sa santé. Incommodée par cette pollution atmosphérique, elle a réalisé qu'elle lui causait des douleurs thoraciques et des maux de gorge.

Leandrea Reeves fait partie de la Première Nation Taku River Tlingit et vit à Whitehorse, au Yukon. Après avoir été témoin d'événements météorologiques extrêmes, elle a rejoint la cause La Rose en 2025.
Photo : Our Children’s Trust / Eillin Delapaz
Son histoire fait écho à celle de Cecilia La Rose, qui donne son nom à la poursuite. Pour cette Torontoise, qui a reçu à l'âge de 6 ans un diagnostic d'asthme sévère, chaque fois que le ciel se teinte d'orange est source d'anxiété.
Chez ceux qui ont face à un événement extrême, le stress ne les a jamais véritablement quittés. C'est le cas de Sadie Vipond, qui a dû trouver refuge pendant plusieurs jours chez des amis de la famille alors qu'elle n'avait que 7 ans. La montée rapide de la rivière Bow, en Alberta, menaçait alors sa maison.
Plusieurs d'entre nous, y compris moi-même, ont constaté les impacts que ça a sur notre santé mentale, renchérit Sophia Sidarous. Ne pas pouvoir sortir, vivre constamment dans l'angoisse, prendre l'habitude de se préparer à la prochaine catastrophe : ça nous pèse.
Être en première ligne de ces bouleversements a provoqué chez certains plaignants de profondes remises en question : cela vaut-il la peine de fonder une famille? D'aspirer à l'achat d'une maison? De pratiquer un métier qui sera peut-être appelé à disparaître?
L'horizon se resserre, décrivent-ils, alors que la crise climatique continue de limiter leurs choix.
Une vague de recours climatiques
Si La Rose s'inspirait déjà d'actions en justice portées par des jeunes aux États-Unis dans les années 2010, la cause aboutit devant la Cour fédérale au moment où les recours climatiques se multiplient sur le globe. Et le Canada n'y échappe pas.
Des Aînées pour le climat en Suisse aux jeunes mobilisés contre l'État du Montana, des citoyens ont obtenu des gains historiques. La Cour internationale de justice a quant à elle reconnu en 2025 les responsabilités qui incombent aux États dans la lutte contre les changements climatiques.
Ces victoires donnent du galon à l'argumentaire des jeunes plaignants, selon Albert Lalonde, dont la participation à La Rose l'a mené à entreprendre des études en droit.
Dans la dernière année, l'affaiblissement des réglementations environnementales au Canada, dénoncé par des ONG et des juristes, expose bien la nature du problème
, poursuit Albert. À l'image d'un jeu de ping-pong, les gouvernements se succèdent et ont la liberté totale d'adopter, mais aussi de défaire, des mesures
visant à protéger le climat.

Albert Lalonde habite à Montréal. Il fait partie de la poursuite La Rose depuis 2019.
Photo : Our Children’s Trust / Eillin Delapaz
À la base, l’élément décisif qui m'avait convaincu de me joindre à cette poursuite, c'était la manifestation monstre du 27 septembre 2019, raconte Albert. J'avais passé les mois précédents à l'organiser.
Près d'un demi-million de personnes avaient défilé pour le climat dans les rues de la province afin d'exiger des gouvernements une réponse plus robuste. À ce jour, il s'agit de la plus grande manifestation de l'histoire du Québec.
Albert Lalonde avait toutefois senti que la mobilisation avait été subvertie
par la récupération politique des candidats aux élections fédérales, qui avaient fait de la marche un événement de leur campagne. La Rose m'est apparue comme une avenue importante pour séparer ça de la politique. C'était aussi une façon de camper ça dans le présent [...], de le ramener au réel, à mon expérience, au préjudice [vécu par tous les plaignants].
Cette cause est importante parce qu’elle ramène la question sur le plancher des vaches. Les impacts qu’on vit sont déjà majeurs. On veut donc faire la démonstration que la conduite des gouvernements est dangereuse.

Des centaines de milliers de personnes ont marché dans les rues de Montréal, le 27 septembre 2019, dans ce qui est considéré comme l'une des plus grandes manifestations de l'histoire du Québec.
Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes
Rappeler le gouvernement à l'ordre
Contactée par Radio-Canada, une porte-parole d'Environnement et Changement climatique Canada a indiqué que le fédéral respecte le rôle des tribunaux
et le droit de la population canadienne de porter des affaires devant les tribunaux
.
Lors de précédentes audiences, ses avocats ont fait valoir que la Cour n'a pas la compétence de dicter au Parlement la marche à suivre. Ils ont en outre plaidé qu'il était impossible d'attribuer directement les préjudices décrits par les plaignants aux lois et plans du Canada, puisque le réchauffement est aussi dû aux émissions d'autres pays.
C'est frustrant et triste à la fois
, déplore Andrea Rodgers, avocate du cabinet Our Children's Trust, qui représente La Rose. Les jeunes devraient pouvoir saisir les tribunaux pour faire valoir leurs droits constitutionnels sans que leur gouvernement s'y oppose.
Albert Lalonde rappelle que La Rose n'exige pas des plaignants ni des tribunaux qu'ils déterminent à la place du gouvernement le plan climat à mettre en œuvre. Ils demandent plutôt à la Cour de reconnaître qu'il y a des obligations qui dépassent simplement la bonne volonté d'un gouvernement.
À l'heure où sa génération fait preuve d'énormément de résignation face à ces enjeux
, Albert voit dans La Rose la preuve que toutes les avenues auront été considérées pour se faire entendre.
Ai-je la certitude que ça va fonctionner? Pas forcément. Mais est-ce que je pense qu'on a une responsabilité de tenter de faire valoir nos droits? Absolument.
Le procès, dont les plaidoiries finales ne seront qu'en 2027, réunira les plaignants là où tout a commencé, après des années à échanger par vidéoconférence. Ça va permettre de boucler la boucle
, note Sophia Sidarous.
Le parcours n'a pas été facile, ajoute-t-elle, mais avec le recul, je me dis que [peu importe la décision] c'est une cause que je veux porter. Je ne peux qu'espérer que ça fasse avancer le Canada, d'une manière ou d'une autre
.
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