Guerre au Moyen-Orient: «Les forces américaines sont à flux tendu dans un conflit qui s’enlise»

Le porte-avions USS George Washington est arrivé dans la zone d’opérations des États-Unis au Moyen-Orient. Il vient remplacer l’USS Abraham Lincoln, qui est en mer depuis neuf mois. Les conditions de vie des marins à bord étaient devenues l’objet de vives critiques aux États-Unis. Les familles dénonçaient des sanitaires bouchés, des rationnements alimentaires. Certaines évoquaient une hausse des tentatives de suicide. L’administration Trump a démenti ces récits. Mais l’USS Abraham Lincoln a révélé les difficultés des États-Unis à tenir leur engagement dans la durée.
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Entretien avec Rachid Chaker, chercheur à l'université catholique de Lille. Il travaille sur le Moyen-Orient et les enjeux navals.
RFI : L'USS Abraham Lincoln a entamé son retour vers San Diego après 9 mois en mer. C'est l'une des plus longues missions d'un porte-avions des États-Unis depuis la fin de la guerre froide, en plus de 35 ans. Est-ce que c'est le symptôme d'une armée américaine très mobilisée à travers le monde…
Rachid Chaker : Effectivement, ça montre qu'il y a un surengagement des forces américaines sur différents théâtres. Et surtout, c'est la démonstration que le conflit en Iran s'enlise. Le conflit a débuté à la fin du mois de février. Nous sommes aujourd'hui en août et on voit qu'aujourd'hui les forces américaines commencent à manquer à la fois d'équipement – comme cela a été révélé à plusieurs reprises dans la presse américaine – et qu’il y a un épuisement des forces armées. On assiste à un épuisement des militaires eux-mêmes.
On a vu concernant l'USS Abraham Lincoln une polémique autour des conditions de vie de l'équipage à bord. Les familles des marins parlaient même d'une augmentation du nombre de tentatives de suicide de la part de marins. C'est là qu'on mesure l'épuisement des soldats américains ?
Traditionnellement, on dit que les porte-avions ne sont jamais déployés plus de 6 mois, justement pour permettre aux marins de souffler et de ne pas être surmenés. Et là on voit que le porte-avions Abraham Lincoln a été mobilisé pendant plus de 8 mois. Et donc effectivement les informations qui ont été remontées font état d’un épuisement des hommes à bord, avec des cas rapportés de tentatives de suicide, de manque de denrées et d’autres équipements. Donc cela montre que les forces américaines sont à flux tendu dans un conflit qui en réalité s'enlise.
Le Georges Washington, lui, est arrivé dans cette zone d'opération. Il n'y a pour le moment plus aucun porte-avions des États-Unis dans le Pacifique, qui est pourtant une région stratégique pour les États-Unis. Washington y est en concurrence avec la Chine. Est-ce que cet engagement des États-Unis est tenable dans la durée, d'un point de vue opérationnel avec l'épuisement des soldats et le surengagement que vous évoquiez, ou d'un point de vue stratégique ?
Ce qu'a montré le conflit avec l'Iran, c'est qu'en réalité les Américains ont du mal à tenir un conflit de haute intensité sur le long terme. On a pu voir qu'il y a eu des pénuries apparemment d'intercepteurs mais également de missiles. Et là, on voit finalement une fatigue des militaires américains. Et c'est vrai que cela questionne sur la capacité des Américains à pouvoir poursuivre un conflit de haute intensité. Et surtout, la question se pose dans le cas d'un éventuel conflit avec une grande puissance telle que la Chine : les États-Unis auront-ils la capacité de pouvoir mobiliser autant de soldats, autant de navires et de disposer de suffisamment de matériel pour pouvoir tenir dans la durée ? Et ça, c'est véritablement l'un des gros enjeux qui a été soulevé par ce qui s'est passé en Iran. On voit finalement que le président américain cherche absolument à mettre fin à ce conflit parce qu'en réalité, cela épuise à la fois les capacités humaines et matérielles de l'armée américaine.
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Il y a aussi des interrogations sur les stocks de missiles. Vous les avez mentionnées. Les États-Unis sont, selon de nombreux articles de presse aujourd'hui, en train d'entamer de manière profonde leur stock de munitions, que ce soit des missiles offensifs ou de l’arsenal de défense. Est-ce qu’ils ont un défi de production aussi pour tenir cet engagement ?
Effectivement. Ça s'était vu déjà en Europe avec la crise ukrainienne où plusieurs rapports disaient que les industries de défense étaient dimensionnées pour le temps de paix. Mais on se rend compte que finalement c'est la même chose avec les États-Unis. Dans un conflit qui dure maintenant depuis plus de 6 mois, on voit que finalement les stocks d'intercepteurs, les stocks de missiles balistiques s'épuisent. L'industrie de défense américaine n'était pas préparée à pouvoir produire suffisamment pour les armées américaines sur du temps long. Et ça a amené le gouvernement américain à faire pression sur les industries de défense pour qu'elles augmentent la cadence de production pour être en mesure de répondre aux besoins des armes américaines. Et c'est une révélation de voir que finalement, même les États-Unis, malgré la puissance de leur industrie de défense, ont du mal à pouvoir être approvisionnés en temps réel dans un conflit qui dure dans le temps.
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Et est-ce que les États-Unis ont commencé à tirer des leçons de toutes ces difficultés auxquelles ils sont confrontés actuellement ?
Oui, forcément il y a des réflexions qui sont en cours. À la fois sur la capacité de pouvoir obtenir d'un adversaire un changement d'attitude seulement par des frappes – et cela, c'est ce qu'a montré l'affaire iranienne : simplement bombarder un pays ne suffit pas à faire plier ses dirigeants – et sur la question des stocks, des capacités humaines, des capacités matérielles. Là-dessus, il y a une réflexion qui est en cours et qui sera menée même après le conflit pour tirer les leçons dans le cas d'un conflit avec la Chine, avec la Russie ou avec d'autres États. Il est certain qu’il y a une réflexion stratégique à avoir aux États-Unis suite aux « échecs » de ce qui s'est passé en Iran.
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