De Wever chez le Roi : chronique d’un échec annoncé… mais d’une chute qui reste à écrire ? Bruno Colmant, Caroline Sägesser et nos journalistes décryptent la crise

L'actualité politique a quelque peu bousculé le programme de Matin Première ce lundi matin. L'entretien initialement prévu avec le philosophe Pascal Chabot a laissé place, avec nos excuses à notre invité, à un tour de table consacré à la crise fédérale.
Il faut dire que la nuit a été mouvementée rue de la Loi. Faute d'accord budgétaire entre les partenaires de l'Arizona, Bart De Wever a décidé de se rendre chez le Roi. Une visite confirmée par le Palais, mais dont l'issue demeure incertaine.
Une nuit pour constater l'impasse
Comment en est-on arrivé là ? Pour Rachel Crivellaro, responsable éditoriale de la politique belge à la RTBF, le blocage s'est progressivement cristallisé au fil du week-end.
Après plusieurs entretiens bilatéraux avec ses vice-Premiers ministres, Bart De Wever espérait arracher un compromis avant lundi. Mais les divergences sur les recettes fiscales ont rapidement refait surface, notamment autour de la compensation des recettes abandonnées avec le retrait de la mesure sur la TVA.
Vooruit réclame une contribution plus importante des épaules les plus larges, tandis que le MR s'inquiète de l'apparition de nouvelles taxes. Au fil des heures, les positions se sont durcies.
" Tout le monde était complètement bloqué sur ses positions ", résume Rachel Crivellaro. Le Premier ministre a finalement constaté qu'il ne pouvait plus faire avancer les négociations.
Une démission, mais pas nécessairement la fin du gouvernement
Pour Caroline Sägesser, politologue au CRISP, la situation ouvre plusieurs perspectives, dont aucune ne peut encore être considérée comme acquise.
" La seule chose que l'on peut dire avec certitude, c'est qu'une période de crise s'ouvre. "
Selon elle, Bart De Wever devrait effectivement présenter sa démission au souverain. Mais cela ne signifie pas qu'elle sera acceptée. Trois possibilités s'offrent au Roi : refuser la démission, l'accepter ou la tenir en suspens.
Cette dernière option paraît, à ses yeux, la plus vraisemblable. Elle permettrait au Premier ministre d'obtenir un délai supplémentaire pour tenter de débloquer les discussions, cette fois avec la menace bien réelle d'une chute du gouvernement.
Reste une autre hypothèse, celle d'un Bart De Wever qui aurait véritablement décidé de jeter l'éponge. La politologue n'exclut pas que la démarche traduise cette fois une volonté réelle de partir, et non une simple manœuvre de pression sur les partenaires de la coalition.
De nouvelles élections ? Rien d'automatique
Une éventuelle démission du gouvernement ne signifierait pas nécessairement un retour aux urnes. Caroline Sägesser rappelle qu'en Belgique, la chute d'un exécutif n'entraîne pas automatiquement la dissolution de la Chambre.
En décembre 2018, après le départ de la N-VA du gouvernement de Charles Michel, le pays avait ainsi poursuivi pendant cinq mois avec un gouvernement en affaires courantes, jusqu'aux élections prévues en mai 2019.
La situation est toutefois différente aujourd'hui, les prochaines élections fédérales ordinaires ne sont attendues qu'en 2029. Difficile, dès lors, d'envisager une aussi longue période d'affaires courantes.
Une nouvelle majorité pourrait théoriquement émerger au sein de la Chambre actuelle. Un gouvernement De Wever II pourrait même voir le jour, mais avec, selon Caroline Sägesser, " un Premier ministre singulièrement affaibli ".
Quant à des élections anticipées, elles supposeraient une procédure parlementaire préalable et un délai de 40 jours après la dissolution de la Chambre. Autrement dit, même si la crise devait déboucher sur un retour aux urnes, celui-ci ne serait pas immédiat.
La Belgique court lerisque de trois années de " cabotage " budgétaire, pour Bruno Colmant
© RTBF / Belga images
Et l'économie belge dans tout cela ? Pour Bruno Colmant, l'absence d'accord budgétaire risque d'inquiéter les marchés financiers, et les démons de ces marchés financiés, déjà échaudés par la situation française. D'autant que Bart De Wever a lui-même réveillés ces démons, en agitant la menace de sanctions des marchés pour justifier l'urgence d'un accord.
Mais, selon l'économiste, le problème dépasse largement les dix milliards d'euros recherchés pour redresser la trajectoire budgétaire. Une somme qu'il relativise au regard de la richesse produite par la Belgique.
Ce qui risque surtout d'inquiéter les investisseurs, c'est l'incapacité éventuelle du pays à mener les réformes fiscales et sociales nécessaires durant les trois années qui le séparent encore des prochaines élections ordinaires.
Bruno Colmant identifie deux défis majeurs. D'une part, le vieillissement de la population, qui pèse toujours davantage sur les finances publiques, et d'autre part l'intelligence artificielle, dont les conséquences sur le marché de l'emploi restent à anticiper.
Pas de catastrophe financière brutale en perspective, estime-t-il, mais un risque plus diffus, plus durable aussi. " Ce sera plus rusé, ce sera plus sournois ", prévient l'économiste, qui évoque également une certaine " théâtralisation " de la démarche du Premier ministre.
Car, à ses yeux, l'inquiétude ne tient pas tant à une éventuelle démission de Bart De Wever qu'à l'absence de perspectives de réformes structurelles pour les années à venir.
Et Bruno Colmant de résumer le risque en une formule : " Donc ça va être du cabotage au mieux budgétaire plutôt qu'une réforme d'ambition. "
Une crise de confiance qui dure depuis un an et demi
Mais au-delà des chiffres et des échéances institutionnelles, les partenaires de l'Arizona sont-ils encore capables de gouverner ensemble ? Pour notre journaliste politique Bertrand Henne, la crise actuelle n'est pas née ce week-end. Elle révèle un désaccord profond qui traverse la coalition depuis ses débuts.
" Ça fait presque un an et demi qu'on est dans une crise de confiance ", observe-t-il, rappelant que le gouvernement avait déjà traversé un épisode comparable l'année dernière.
Les divergences sur la TVA ou la contribution des épaules les plus larges ne seraient ainsi que la partie visible d'un problème plus fondamental : comment réaliser un assainissement budgétaire d'une ampleur rarement rencontrée depuis les années 1990 sans s'accorder sur la répartition des efforts ?
Bertrand Henne établit un parallèle avec les gouvernements de Jean-Luc Dehaene. À l'époque, sociaux-chrétiens et socialistes avaient accepté de conjuguer compression des dépenses publiques et hausses d'impôts pour redresser les finances du pays.
L'équation actuelle est cependant autrement délicate. La coalition entend réduire les dépenses tout en diminuant certains prélèvements, notamment au travers d'une réforme fiscale dont les effets commencent à se faire sentir sur les salaires de certains contribuables.
C'est précisément sur cet équilibre entre économies et nouvelles recettes que les partenaires de l'Arizona achoppent depuis des mois. Faute d'accord sur la méthode, chaque nouvelle négociation budgétaire ravive les mêmes fractures.
" Ils sont incapables de faire ce qu'avait fait Jean-Luc Dehaene à l'époque ", constate finalement Bertrand Henne, en évoquant cette capacité à construire une vision commune de l'assainissement des finances publiques.
À qui la faute ? La bataille des responsabilités a déjà commencé
Reste une question, et non des moindres : qui portera la responsabilité de cet échec ? Le MR, opposé à de nouvelles taxes ? Vooruit, déterminé à faire contribuer davantage les plus fortunés ? Ou Bart De Wever lui-même, dont la méthode n'a pas permis de dégager un compromis ?
Pour Rachel Crivellaro, la responsabilité est d'abord collective. Les positions successives des partenaires ont provoqué une réaction en chaîne, chacun durcissant ses exigences en réponse à celles des autres.
Mais une autre bataille commence désormais, celle du récit politique. " Et en fait, celui qui va gagner, c'est celui qui va paraître le plus la victime de ce qui s'est passé pour le moment ", analyse la journaliste.
Bertrand Henne se montre tout aussi prudent lorsqu'il s'agit de désigner un coupable. " C'est difficile, on ne connaît même pas la fin de la crise. Ce ne serait pas très journalistique. "
Il identifie néanmoins trois facteurs de blocage. La méthode de Bart De Wever, qui se retrouve une nouvelle fois dans une impasse comparable; l'inflexibilité de Georges-Louis Bouchez; et les exigences de Vooruit. Les Engagés et le CD&V eux, paraissent, à ce stade, davantage disposés au compromis.
Difficile, donc, de désigner un responsable unique dans une coalition dont les partenaires ne s'accordent toujours pas sur la manière de redresser les finances publiques.
Serons-nous appelés aux urnes avant Noël ? Même si le Roi acceptait la démission de Bart De Wever, celle-ci n'entraînerait pas automatiquement de nouvelles élections. Entre les procédures institutionnelles et les délais électoraux, un retour aux urnes avant la fin de l'année paraît donc improbable, comme le soulignait d'ailleurs Carolie Sägesser.
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