"C'est pas parce que les économies sont obligatoires qu'elles sont légitimes !" : 10 élèves s'expliquent sur leur engagement et leur colère

Depuis la rentrée scolaire, les mobilisations étudiantes font la Une de l'actualité. Sur les réseaux sociaux, de nombreux élèves déplorent que les médias ne leur donnent pas la parole sereinement et diffusent une vision biaisée de ce qu'il se passe en rue et dans les écoles. Pour ce format "react" qui rassemble dix élèves, on est allées devant des écoles lors de blocus et on a lancé un appel sur les réseaux sociaux: Catarina, Shaylla, Sabrina, Fatoumata, Elianna, Era, Martin, Brandon, Gibril et Mohamed viennent de cinq écoles liégeoises et bruxelloises; toutes mineures et tous mineurs, sauf Mohamed qui a 18 ans. A noter que deux membres de ce casting ont rejoint récemment "Redfox", l'organisation jeunesse du PTB.
On leur a soumis des commentaires trouvés sur les réseaux, des statistiques, des extraits d'interview de Valérie Glatigny (MR), ministre de l'Education de la FWB et de Bernard Quintin (MR), Ministre de l'Intérieur du gouvernement fédéral. Les interviews ont eu lieu dans le studio de Tarmac, le lundi 12 octobre, soit trois jours après la manifestation nationale qui a beaucoup fait parler d'elle. Quand la question des violences policières est abordée, c'est notamment à la suite de ce grand rassemblement mais aussi des manifestations et émeutes à Liège.
C'est de l'infantilisation de notre génération
Un grand classique des reproches formulés aux élèves: ce seraient des glandeurs qui passent leur temps sur TikTok et qui manifestent pour sécher les cours. Une accusation rapidement balayée par les dix personnes présentes en studio. "Je ne pense pas que des élèves qui se lèvent tous les jours à 5h du matin pour aller bloquer une école, puissent être qualifiés de génération qui voudrait rester dans son lit à scroller sur TikTok", commencent Sabrina et Brandon, 15 ans.
Pour Gibril, 17 ans, ce genre de propos, c'est de l'infantilisation de génération. "Venez écouter nos revendications au lieu de nous attaquer pour nous attaquer. Ce qu'on demande actuellement, c'est vraiment d'être écoutés et entendus", complète Mohamed, 18 ans.
Cette accusation de paresse passe d'autant plus mal pour celles et ceux qui doivent déjà travailler pour aider leur famille à joindre les deux bouts; et ils sont nombreux puisque 23% des jeunes jobistes sont mineurs selon l'ONSS.
"Je suis obligé d'aller travailler pour aider mes parents. Je dois alterner entre travail et école. Du lundi au vendredi, je suis à l'école. Le mercredi après-midi, le samedi et le dimanche, je travaille. Donc ça, c'est ma réalité!", explique Gibril, étudiant schaerbeekois.
On sue tous et toutes ici, pour étudier!
"Je connais des gens qui ont dû reporter leur rentrée à l'université cette année parce que quand le décret a été voté en juin, la rentrée était en septembre et en fait, ils n'avaient pas 1 200 € pour rentrer. C'est une année 'sabbatique' qui leur a été imposée par le système parce qu'ils doivent rassembler assez d'argent pour pouvoir faire les études qu'ils veulent ", raconte Catarina, élève ixelloise. " En fait, tout augmente, y'a pas que cette histoire de minerval. Il n'y a plus de repas chauds en primaire, le coût des transports augmente, les manuels, la nourriture...", complète Mohamed. "On ne se rend pas compte de ce que ça représente sur une famille avec plusieurs enfants. On sue toutes et tous ici, pour étudier", conclut Elianna.
L'équipe de Decrypte a d'ailleurs analysé l'impact concret des réformes sur le portefeuille des jeunes et de leur famille.
Faire des économies sur nous, c'est nous mettre des bâtons dans les roues alors qu'on est l'avenir!
La ministre Glatigny affirme qu'après ces réformes, l'école "aura fait sa part" et ne devra plus subir d'économies. Une explication qui ne convainc pas les élèves. " C'est délirant d'aller faire des économies sur la jeunesse de demain. L'enseignement c'est la base de tout. Donc faire des économies sur nous, c'est nous mettre des bâtons dans les roues alors qu'on est l'avenir! ", s'indigne Fatoumata, 16 ans.
Pour ces élèves, les politiques et les personnes qui les critiquent n'ont aucune conscience de la réalité matérielle dans les écoles. " Moi, je viens d'une école plutôt bien classée mais y'a de l'amiante dans les murs! On est censés être aux normes s'il y a un feu mais ça fait des années que l'école n'est pas dans les normes! ", s'indigne Era, 16 ans.
Les profs n'ont plus le temps de faire de la remédiation
Le gouvernement affirme que la réforme permet aux profs de bénéficier de deux heures de travail en plus, dans l'intérêt des élèves et notamment pour donner des cours de remédiation. "Mais la réalité dans mon école, c'est que les profs n'ont pas le temps d'organiser des remédiations; ou alors ils doivent le faire sur leur temps de midi", conteste Catarina. "On ressent une certaine fatigue de leur côté. Genre quand on leur demande pourquoi les voyages scolaires ont été supprimés, ils nous disent qu'ils n'ont pas le temps d'organiser tout ça parce qu'ils ont plus de travail et plus de corrections", complète l'étudiante ixelloise.
Martin rappelle que les mouvements d'élèves ont aussi pour but de soutenir les profs, qui vivent déjà les conséquences des réformes. "J'ai perdu, à cause de ces réformes, plein de jeunes profs extrêmement motivés qui sont, au mieux retapés dans d'autres écoles, avec 3h dans l'une et 4h dans l'autre; au pire, ils se retrouvent au chômage. C'est une énorme perte pour l'avenir", affirme l'élève liégeois.
C'est pas une compétition avec les Français. On a un gouvernement négligent.
Dans une interview à la RTBF, la ministre Glatigny affirme que le mouvement étudiant est instrumentalisé par certains courants politiques et que les Belges sont influencés par ce qu'ils voient du mouvement de révolte français.
"À chaque fois qu'on voit quelqu'un qui est contre nous, leur plus grand argument c'est de dire qu'on est instrumentalisés ou nous attaquer sur des choses qui n'ont rien à voir! Leur plus grand argument, c'est ça!", déplore Mohamed.
"Nous, on a commencé en mai et non, ce n'est pas une compétition avec les Français. On voit les choses, on se bat pour nos droits, on veut contribuer à cette société. On n'a pas les mêmes revendications, mais c'est quand même un gouvernement négligent", affirme Sabrina.
Les jeunes Belges qui manifestent semblent partager la même colère que leurs voisins français envers les institutions.
Pourquoi y'aurait que les antifas qui nous soutiennent?
Cette colère, elle s'exprime parfois à travers de la casse et des dégradations dans les manifestations. Le ministre de l'Intérieur accuse d'ailleurs les "antifas" de mettre de l'huile sur le feu et promet des réponses fermes. "Moi, je trouve ça fou qu'il n'y ait que les antifas qui nous soutiennent. Pourquoi le gouvernement ne nous soutiendrait pas?", questionne Elianna.
"En fait, il y a vraiment un élan de solidarité qui s'est lancé, surtout depuis le 9 octobre. C'est normal que plusieurs secteurs se mettent en grève pour nous soutenir et inversement, on le fait aussi de notre côté de soutenir d'autres secteurs", précise Mohamed.
Les casseurs sont légitimes à partir du moment où on ne nous écoute pas
Les élèves présents et présentes en studio affirment manifester pacifiquement mais comprennent totalement la colère des casseurs.
"Les casseurs sont légitimes à partir du moment où tout ce qu'on fait jusqu'à maintenant, elle (ndlr: Valérie Glatigny) ne nous entend pas. Elle fait la sourde oreille", estime Era. "Vendredi en tout cas, (nldr: 9 octobre 2026, manifestation nationale), pendant la manifestation pacifique, il n'y avait pas de casseurs. Mais les policiers ont commencé à nous encercler, à nous gazer alors qu'on n'avait rien fait. Mais à ce moment-là, les gens ils ont pété un plomb. Et encore heureux qu'ils aient pété un plomb!", s'indigne l'élève liégeoise.
"En fait, on ne peut pas se désolidariser d'eux (les casseurs, ndlr) parce que c'est leur manière à eux de faire entendre leur voix", explique Fatoumata. "C'est pas en marchant dans la rue en criant des petits slogans avec nos pancartes qu'on va se faire entendre. Certes, il faut qu'il y ait de ça, mais il faut aussi qu'on les choque, en fait!", affirme l'élève schaerbeekoise.
"Nous qui avons été, pour mon école en tout cas, félicités à de nombreuses reprises pour notre pacifisme durant nos actions, on réfléchit quand même sérieusement à passer un step supérieur parce que l'on n'est toujours pas écoutés ", rebondit Martin.
Les médias ont un rôle à jouer. C'est facile de montrer quelqu'un qui casse
Pour Gibril, la médiatisation des casseurs est problématique. "Pour moi, les casseurs, c'est une minorité. C'est facile de montrer quelqu'un qui casse plutôt que d'aller écouter ceux qui expliquent calmement leurs revendications. Je ne dis pas qu'on ne montre pas nos revendications mais le premier titre, ce sera 'Les casseurs'. Et plus loin, peut-être, on parlera de nos revendications", affirme l'élève bruxellois.
Plusieurs élèves déplorent un traitement médiatique biaisé face aux violences vécues en manifestation; ils accusent les médias de montrer principalement la violence des casseurs et pas celle de la police.
Il n'y a pas d'âge pour se faire tabasser par la police
"On voit les images! Des manifestants qui n'ont rien demandé et qui se font gazer. Un gamin de dix ans qui se fait maltraiter. Une femme malmenée et jetée au sol qui se fait gazer. On se demande si les forces de l'ordre sont là pour nous défendre ou plutôt pour nous attaquer", affirme Gibril.
"Les gens disent qu'ils sont choqués de voir des enfants de moins de 18 ans se faire tabasser par la police. Excusez moi mais je pense qu'on ne doit pas se faire tabasser par la police à partir de 18 ans non plus en fait. Il n'y a pas d'âge pour se faire tabasser par la police! On n'a pas à se faire tabasser par la police", affirme Catarina.
"Il y a aussi un devoir que chacun doit se faire: ne pas seulement se centrer sur un seul média, sur une seule information. Il faut regarder plusieurs médias et se faire aussi sa propre idée", conseille Mohamed.
Quand je vais manifester, je me mets à côté d'un groupe de blancs pour être en sécurité
La répression policière lors des manifestations étudiantes a été largement dénoncée sur les réseaux sociaux et documentée par plusieurs médias. Pour ces jeunes qui découvrent leur droit de manifester, l'expérience est difficile mais n'ébranle pas leur motivation, moyennant quelques stratégies.
"C'est pas quelque chose qui va m'empêcher de manifester mais dans le cortège, je peux pas aller où je veux. De manière générale, je vais à l'avant parce que je sais que c'est là où j'ai le moins de chances de me faire tabasser, de me faire courser ou d'avoir des problèmes", témoigne Catarina.
"Moi je n'ai pas peur d'aller manifester mais quand je vais manifester, si y'a mes amis et à côté il y a un petit groupe de blancs, désolée mais je vais m'éloigner de mes amis pour me mettre à côté du groupe de blancs. Parce que je sais que je suis plus en sécurité avec des gens de couleur de peau claire qu'avec mes amis", déplore Shaylla.
Ce mouvement, c'est l'une des plus grandes éducations possibles pour notre jeunesse
Pour ces mineurs qui n'ont pas voté lors des élections de 2024, le mouvement de mobilisation étudiant est un éveil politique très concret. "Aucun d'entre nous n'a voté pour ce gouvernement! Ces gens prennent des mesures contre nous, on n'a pas à accepter ça!", lance Martin.
Ces élèves considèrent que le gouvernement ne se soucie pas d'eux aujourd'hui. "Par contre, pour envoyer des lettres à tous ceux qui vont être majeurs pour le service militaire, ils sont là!", dénonce Gibril. "Avec des sommes très alléchantes", ajoute Elianna. Depuis un an, le gouvernement fédéral envoie des courriers aux jeunes de 17 ans afin de trouver des recrues volontaires pour le service militaire en promettant un salaire de 2000 euros nets par mois.
"On est les adultes de demain, on ira voter prochainement. Ce mouvement, ça a été l'une des plus grandes éducations possibles pour notre jeunesse. On n'a jamais été aussi intéressés par la politique et on a ce devoir de se renseigner", affirme Mohamed.
"Ça a été marquant pour certains jeunes qui n'ont jamais été intéressés par l'actualité. J'ai vu beaucoup de gens s'investir. Moi, j'ai trouvé ça beau, en fait", conclut Elianna.
Dans plusieurs pays du monde, la GenZ se mobilise pour exiger des changements ou s'opposer à certaines mesures. Un récent rapport de l'ONU dénonce les violences et alerte sur la répression de ces manifestations en France, en Belgique, en Italie, en Albanie et au Portugal.
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