Papier toilette plié dans la culotte, coton roulé en guise de tampon : BruZelle fête 10 ans de combat contre la précarité menstruelle

Tout commence dans le métro. Véronica Martinez, alors assistante maternelle depuis quinze ans, croise une femme sans domicile fixe. "Une dame sans chez soi qui m’a demandé de la dépanner d’un tampon que je n’avais pas", raconte-t-elle. S’ensuit une conversation de plus de deux heures qui va la chambouler. "Je me suis occupée pendant quinze ans des enfants, il est peut-être temps de s’occuper des mamans", confie-t-elle.
Une dame sans chez soi qui m’a demandé de la dépanner d’un tampon que je n’avais pas
Véronica Martinez (à droite), fondatrice de BruZelle et Samia Youssouf (à gauche), fondatrice de l'asbl Cisolré à Liège © Bruzelle
La femme lui décrit alors les difficultés concrètes du quotidien : l’impossibilité de trouver des produits menstruels dans les endroits où elle se rend pour manger, se doucher ou simplement se reposer.
Ce témoignage révèle à Véronica Martinez l’ampleur d’une réalité méconnue. Les femmes en situation de précarité sont contraintes de recourir à des alternatives dangereuses : mouchoirs en papier, rouleaux de papier toilette, morceaux de tissu, voire des boulettes de coton faites à la main et insérées dans le vagin. "Quand on retire le coton, il y a une partie qui reste à l’intérieur. On finit avec des irritations, des infections. Ça peut être dangereux pour le corps ", alerte-t-elle.
Face à ce constat, elle prend une décision radicale : quitter son emploi et fonder l’asbl BruZelle.
De la rue aux écoles : un combat qui s’élargit
Dans un premier temps, l’association se concentre sur la distribution de trousses menstruelles aux femmes sans chez soi. Mais Véronica Martinez découvre rapidement que la précarité menstruelle ne s’arrête pas aux portes des centres d’hébergement. Elle touche aussi les jeunes filles scolarisées.
Amira, 18 ans, ancienne élève à l’Institut des Ursulines à Koekelberg, en témoigne : certaines de ses camarades n’ont tout simplement pas les moyens de s’acheter des serviettes ou des tampons et utilisent du papier toilette à la place. " Ce n’est pas confortable. Elles ne sont pas à l’aise toute la journée ", dit-elle.
On n’ose pas demander des serviettes hygiéniques devant un garçon.
Au-delà de l’inconfort physique, c’est aussi la honte qui pèse. Dina, élève en 5e secondaire dans le même établissement, décrit un tabou bien ancré : "On n’ose pas demander des serviettes hygiéniques devant un garçon. Imaginons qu’on a une tâche, on va forcément se couvrir, on aura honte".
Ce silence, cette invisibilité forcée autour d’un phénomène pourtant naturel et universel, est précisément ce que BruZelle cherche à briser.
Les règles, un mot encore tabou
C’est dans ce contexte que Sanah Lazrack, professeure de néerlandais à l’Institut des Ursulines, a décidé d’agir. Elle a fait installer un distributeur de produits menstruels dans les toilettes des filles. Une initiative qui n’a pas été sans susciter des réticences dans la salle des professeurs. "J’entendais beaucoup : il y aura des abus, elles ne vont pas être responsables. Je me disais, ce n’est pas en partant de ce constat qu’on va faire bouger les choses ", explique-t-elle.
L'asbl organise aussi des ateliers couture autour des règles © Bruzelle
Le résultat a dépassé ses espérances. Non seulement il n’y a pas eu d’abus, mais l’initiative a provoqué un véritable changement de culture au sein de l’école.
"Les filles n’ont plus honte de dire le mot 'règles' dans la classe. C’est comme avoir la grippe et se moucher. On ne va pas se cacher pour se moucher parce que c’est honteux", souligne l’enseignante. Même les garçons, initialement redoutés pour leurs moqueries, ont adopté une attitude respectueuse. Un pas encore timide mais un progrès réel.
Dix ans de combat et encore beaucoup de travail
Dix ans après sa fondation, BruZelle poursuit son action sur plusieurs fronts : auprès des femmes en situation de précarité, dans les écoles, et plus largement dans la société belge. L’association, d'abord active à Bruxelles est, dès 2019, devenue nationale. En Wallonie et en Flandre aussi elle incarne une prise de conscience progressive autour de ce que l’on appelle la "précarité menstruelle". Une réalité longtemps ignorée des politiques publiques et des débats sociaux.
Ce que Véronica Martinez a compris lors de sa rencontre dans le métro, c’est que les règles ne devraient jamais être ni un luxe, ni une source de honte. Dix ans plus tard, ce message continue de résonner, porté par des femmes, des enseignantes, des jeunes filles et des centaines de bénévoles.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.