Les mauvais calculs des républicains dans le sud du Texas
Pas une, pas deux, mais trois. C’est le nombre de fois qu’Amalia Mendez dit avoir voté pour Donald Trump depuis 2016.
Lors des élections de mi-mandat en 2022 ? Elle a donné sa voix à l’ensemble des candidats républicains sur son bulletin de vote. Mais cette année, assure cette employée d’un salon de beauté, « c’est fini » !
« Je travaille six jours par semaine et j’ai de la difficulté à payer mes factures. Le coût de la vie est exorbitant, dit la femme dans la jeune quarantaine. Et puis, il y a l’ICE [la police de l’immigration]. Nous n’avons pas voté pour voir des citoyens américains se faire arrêter sauvagement dans les rues à cause de leur couleur de peau. Ils terrorisent nos communautés depuis des mois. Tout ça va trop loin. Il faut arrêter ça. »
À quelques jours des élections de mi-mandat, un sentiment d’exaspération, de colère même se fait désormais entendre dans le sud du Texas au sein de la forte population hispanique et latino qui, en 2024, a pourtant contribué à la victoire écrasante du populiste sur Kamala Harris. Trump est le républicain qui a attiré la plus grande part de ce vote, d’ordinaire accordé aux démocrates, dans l’histoire du pays.
Or, la désaffection anticipée d’une partie de ce vote cette année pourrait renverser cette nouvelle tendance. Elle risque aussi de compromettre le stratagème des républicains qui, en 2025, se sont donné au Texas une nouvelle carte électorale pour accroître de cinq le nombre de leurs représentants à la Chambre des représentants, à Washington. Ici, on appelle ça, le « gerrymandering », le déplacement à dessein des frontières de certaines circonscriptions pour diluer le vote de l’opposition. La tactique visait à contrer une mesure similaire adoptée en Californie par les démocrates et limiter ainsi leur chance de décrocher une majorité au Congrès.
« Les choses ne se sont pas passées comme prévu, laisse tomber Jon R. Taylor, professeur de science politique à l’Université du Texas à San Antonio. Dans leur démarche, les républicains ont négligé l’évolution de l’opinion des électeurs hispaniques. Ils ont supposé, à tort, que ces derniers allaient approuver des politiques d’immigration répressives. Le problème, c’est que l’hostilité du gouvernement Trump à leur endroit a suscité la colère d’un grand nombre d’entre eux qui, selon plusieurs sondages, se tournent désormais vers les démocrates. »
Sur les cinq circonscriptions réorganisées pour donner un avantage numérique aux républicains au Texas, trois sont désormais sur le point de basculer dans le camp démocrate, selon une récente analyse menée par la radio publique américaine (NPR). Ces territoires électoraux couvrent tous des comtés du sud, où la population latino est fortement ancrée. Les stratèges du parti au pouvoir y avaient pourtant envisagé une avance d’environ 10 points pour les républicains.
Les mêmes manipulations de carte semblent donner les mêmes résultats ailleurs au pays, où, indique l’analyse du média public américain, dans près des deux tiers des circonscriptions redessinées pour favoriser les républicains, les sondages laissent entrevoir, à la veille du vote, des courses serrées où à l’avantage des démocrates. C’est le cas dans certains endroits de la Floride, de l’Ohio et de la Caroline du Nord.
« Il y a un retour de flamme, résume Michelle Lowe Solis, présidente du parti démocrate du comté de Bexar, au Texas, traversé par une de ces circonscriptions redécoupées. L’électorat hispanique a changé les choses en 2024 parce qu’il se préoccupait du coût de la vie et s’est tourné vers Trump, qui promettait de faire chuter les prix à la consommation et de combattre l’inflation au premier jour de sa présidence. Cela ne s’est pas produit. Les prix ont grimpé. Et ces électeurs restent préoccupés par ces enjeux économiques. On s’attend donc à ce qu’ils fassent à nouveau changer les choses, en faveur de l’opposition cette fois. »
Inquiétude coûteuse
Les républicains semblent en avoir pris conscience, eux qui multiplient les dépenses publicitaires dans les circonscriptions où les victoires faciles se sont transformées en risque. Selon l’organisme AdImpact, qui suit les flux d’argent en période électorale, la facture s’élève à près de 71 millions de dollars dans les trois circonscriptions du sud du Texas contre 1,3 million dans les deux plus au nord, où leurs candidats semblent en bonne voie pour profiter du redécoupage.
« Les sommes colossales que les républicains dépensent dans ces circonscriptions témoignent de leur inquiétude, résume Soren Jordan, spécialiste de la politique américaine à l’Université Texas A&M, à College Station. Le gouvernement de Donald Trump s’est révélé être son principal problème : les campagnes de l’ICE en matière d’immigration, notamment le long de la frontière texane, semblent avoir eu des effets pernicieux sur l’opinion publique hispanique. »
Devant le bureau de campagne du candidat démocrate Bobby Pulido, un chanteur local qui aspire à décrocher un poste de représentant du Texas à Washington, Claudio Salas opine du bonnet. « Comment peut-on arrêter quelqu’un qui travaille dur ici depuis 20 ans, qui ne fait aucune histoire, qui a élevé une famille ? demande ce travailleur de la construction. Tout le monde ici a été touché par cette répression de manière directe ou indirecte. L’effet sur la communauté est terrible. »
L’actualité a nourri le ressentiment dans les derniers mois à cause de la mort, en juillet dernier, d’un père de famille mexicain de 30 ans, plâtrier, tué par l’ICE à Houston. « Il a élevé trois enfants, nés ici, des Américains qui sont devenus ingénieur, enseignant, étudiant en ingénierie, le meilleur de ce dont la société américaine a besoin », souligne Michelle Lowe Solis.
En septembre, un demandeur d’asile du Venezuela de 28 ans, livreur de nourriture, a été blessé par l’ICE à Austin. Un jeune homme de 17 ans a été arrêté avec une violence démesurée à Alamo alors qu’il attendait à une intersection dans sa voiture. C’était du profilage racial : il était américain et ironiquement en chemin vers un bureau de l’armée pour s’y engager, ont rappelé les médias locaux.
En juin, une religieuse catholique originaire du Nigeria a également été arrêtée et jetée en prison à McAllen, dans le sud de l’État, alors qu’elle se rendait à la messe. « Une sœur qui allait à la messe », insiste Mme Lowe Solis, indignée.
« Les gens ont peur de sortir de chez eux. Le milieu de la construction tourne au ralenti parce qu’il a de la difficulté à trouver des ouvriers, dit Claudio Salas. Nous sommes déjà une région pauvre où le niveau de vie est très bas. Mais depuis deux ans, la survie est encore plus difficile. »
Glissement de terrain
Un sondage du Wall Street Journal a révélé en septembre dernier qu’une majorité d’électeurs hispaniques (53 %) préféraient désormais un candidat démocrate au Congrès à un candidat républicain (35 %). Pis, les appuis exprimés envers le président sont en chute libre, avec 26 % de cette frange de la population qui dit désormais approuver son travail, contre un taux d’approbation de 37 % mesuré au même moment dans la population en général.
Dans un commerce de pneus « neufs et usagés », David Cardenas, lui, reste encore ambivalent, affirmant ne pas encore avoir fait son choix pour le scrutin à venir. « Je suis toujours républicain, dit-il. Et je vais le rester. Je ne peux pas voter pour des communistes. Mais je trouve aussi que MAGA [Make America Great Again, nom du mouvement de Donald Trump] n’a pas livré ce qu’il avait promis. Autour de moi, beaucoup de personnes expriment un sentiment de trahison. Mais le président est un grand homme d’affaires. Il sait ce qu’il fait. »
« Dans la vallée du Rio Grande (qui sépare le sud des États-Unis du Mexique), beaucoup d’électeurs estiment que leur situation ne s’est pas améliorée ces deux dernières années, résume Brian Smith, politicologue à l’Université St. Edward’s, à Austin. Ce contexte, couplé à la faible popularité de Donald Trump, n’augure rien de bon pour son parti. Un basculement du soutien hispanique vers un appui démocrate de 2 contre 1 ou de 3 contre 1 le jour de l’élection pourrait anéantir tous les gains qu’il a faits ici dans les dernières années et compromettre assurément ceux qu’il espérait faire grâce au redécoupage des cartes électorales. »
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