Le dur retour en France des dépités du «rêve» canadien
De nombreux Français immigrés au Québec prennent la route du retour, poussés au départ par les politiques migratoires, la dégradation de la qualité de vie ou l’envie de réduire l’éloignement par rapport à leurs proches. Ceux qui ont déchanté du rêve canadien doivent affronter un dur réveil dans leur pays d’origine, entre difficultés d’insertion dans le marché de l’emploi, choc culturel et climat politique délétère.
Son tote bag au nom de St-Viateur Bagel à l’épaule, Jade Delahaye, 29 ans, détonne dans le paysage marseillais. Assise à l’ombre des platanes devant une tasse de latté au lait d’avoine, elle retrace ses six dernières années avec une pointe d’accent boréal : son installation à Montréal, en pleine pandémie de COVID-19, l’entrée dans la vie professionnelle, après un passage marquant à l’École de design de l’Université du Québec à Montréal, la rencontre avec son conjoint québécois… Et ce jour d’août 2025, quand la vie du couple prend un nouveau tournant.
Depuis un moment, Jade souhaite rentrer en France pour se rapprocher de sa famille. Le choix est « déchirant » pour la jeune Provençale, devenue adulte dans les rues du Quartier des spectacles et les parcs de Villeray. Mais c’est son choix.
« Pour eux, je suis un numéro »
Pour d’autres, le retour est contraint par le resserrement des politiques migratoires : l’impossibilité de renouveler certains permis de séjour temporaire ou l’incapacité à se projeter dans un avenir pétri d’incertitudes poussent au départ de nombreux immigrés français. La crise du logement et l’augmentation du coût de la vie jouent également dans la décision de rentrer de certains dépités du « rêve » canadien.
En janvier 2026, 93 200 personnes étaient inscrites au registre des Français établis au Québec. L’année précédente, selon une estimation du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de la France, 260 000 Français étaient installés au Québec.
Le 6 novembre 2025, dix jours avant qu’Alice (qui n’a pas souhaité divulguer son nom de famille), 33 ans, ait accumulé l’expérience de travail nécessaire pour déposer son dossier au Programme d’expérience québécoise (PEQ), le gouvernement annonce son abolition.
La plupart de ses amis français arrivés, comme elle, en 2019 sont déjà citoyens canadiens. Mais le parcours administratif et professionnel en dents de scie d’Alice ne lui permet pas encore de prétendre à ce statut sécurisant, en dépit d’un diplôme québécois et d’années d’expérience sur le marché du travail.
Malgré le coup dur, elle ne baisse pas les bras et soumet son dossier au Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), une autre voie d’accès à un permis de travail. « Je me projetais encore au Québec », confie la graphiste et agente de projet, originaire de la région parisienne. Les mois passent, et les délais d’attente pour l’obtention d’un certificat de sélection du Québec (CSQ), document nécessaire pour l’immigration permanente dans la province, ont raison de sa détermination. « À ce moment-là, ça faisait six ans que j’étais au Québec. J’avais besoin de visibilité. »
Alice est rentrée en France en juillet de cette année, sept ans après son installation à Montréal. Même si elle a, depuis, reçu le graal — le fameux CSQ, qui lui aurait permis de poursuivre son parcours au Québec —, elle n’envisage pas de faire demi-tour : « Ça m’a dégoûtée de ne pas me sentir plus légitime ou désirée que n’importe qui » qui obtiendrait un permis de travail depuis l’étranger, sans expérience préalable en sol québécois, par l’intermédiaire du PSTQ.
Une réouverture en demi-teinte
La « politique de durcissement » autour de l’immigration plonge les immigrés dans un « climat chaotique », résume Me Paul Vigneron, avocat au Barreau de Paris et au Barreau de Montréal.
La réouverture du PEQ — voie d’accès à l’immigration permanente pour les diplômés ou les travailleurs ayant une expérience au Québec — depuis le 2 juillet est « bienvenue ». Il s’agit d’une « solution incomplète », ajoute-t-il, puisqu’elle laisse de nombreux immigrés sur le banc, à commencer par ceux qui ne répondent pas aux nouveaux critères. Les détenteurs d’un permis vacances-travail ou d’un permis jeunes professionnels, les étudiants étrangers, les travailleurs étrangers temporaires et leurs conjoints sont, eux, toujours soumis à des règles resserrées.
Me Vigneron s’est lui-même installé alors qu’il était encore étudiant, en 2017, « notamment parce que [s]a conjointe pouvait [l]’accompagner, avec un permis de travail ouvert ». S’il refaisait le même parcours aujourd’hui, sa conjointe ne bénéficierait pas des mêmes conditions. « Je ne viendrais pas », clame-t-il.
Pour la plupart de ceux qui prennent la route du retour, la réouverture du PEQ survient trop tard, estime l’avocat. « La succession de réformes, de durcissements, c’est vraiment conçu et réfléchi pour pousser les personnes à partir du Canada. Parce qu’elles n’ont pas le choix, ou parce qu’elles n’ont pas forcément envie de rester dans un pays où elles sont le bouc émissaire de tous les problèmes. »
Le cœur entre deux chaises
Deux ans se sont écoulés depuis le départ d’Hélène Astier, mais son « cœur est encore en partie au Québec ». Son quotidien y est encore étroitement lié. « J’ai un forfait de téléphone international », poursuit la Normande, le ton léger. « Mais une partie de [s]on cœur a toujours été en France », durant les 15 ans de son « expatriation ».
Le lien persistant qui l’unit aux deux pays est à l’image de celui de nombreux Français, explique Mustapha El Miri, maître de conférences à l’Université Aix-Marseille. Le sociologue relève l’influence des politiques migratoires sur le vécu de ces immigrés, qui se découvrent « étrangers » à partir du moment où ils sont aux prises avec des problèmes administratifs et qui se rendent compte qu’ils « sont l’objet des débats » publics au sein de leur société d’accueil.
En plus des conséquences humaines et économiques directes de ces politiques, l’attractivité du Québec et du Canada est en jeu. « Souvent, ces politiques migratoires ont comme premier impact d’éteindre le rayonnement des pays qui habitaient les imaginaires de beaucoup de gens dans le monde. Je pense que le Québec, si [le gouvernement] continue ce genre de politiques, sera un peu à l’image de la France » : un horizon bouché pour des générations d’immigrés.
« Étrangers dans son propre pays »
Changer de vie du jour au lendemain n’est pas une mince affaire. Neuf mois après avoir rempli son « camion de déménagement », un chariot d’aéroport chargé de valises, Jade cherche encore ses repères à Marseille. Aux différences culturelles — la fumée de cigarette, qu’elle repousse du revers de la main, entre deux gorgées de café — vient s’ajouter la complexité de rebâtir une vie sociale, pratiquement de zéro. Le tout avec un sentiment de décalage persistant : « C’est difficile d’être dans une situation où personne ne comprend vraiment ce que c’est, d’être expatriée. »
Sa formation et son expérience professionnelle au Québec contrastent avec le marché du travail français, exsangue en raison du chômage et « beaucoup plus hiérarchique ».
Romain Gabriel, 43 ans, se souvient d’avoir vécu un « vertige » à l’idée de « ne pas retrouver le même challenge professionnel » en rentrant chez lui, à Nice, après « 12 hivers » outre-Atlantique. « J’avais un bagage académique en France, mais une expérience professionnelle nord-américaine. »
Témoin d’une époque révolue, celle où il était plus simple de sauter d’un permis de séjour à un autre, Romain mesure sa chance d’avoir pu vivre jusqu’au bout son expérience canadienne. Pour autant, son parcours n’a pas été un long fleuve tranquille : s’il « n’avait pas eu un super conseiller en immigration », il aurait « sans doute été obligé de rentrer » avant d’être mûr pour se projeter de lui-même dans une nouvelle vie en France.
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