Liban-Sud: les habitants de villages chrétiens enclavés inquiets de la fin prochaine du mandat de la Finul

Dix mille personnes vivent encore dans trois villages chrétiens du Liban-Sud, devenus une « grande prison » enclavée dans la « zone tampon » de facto. Ces irréductibles, qui ont refusé de quitter leur terre, sont inquiets de la fin prochaine du mandat de la Finul, le 31 décembre 2026.
De notre correspondant à Beyrouth,
« Nous vivons dans une grande prison. Trois localités chrétiennes, situées à un jet de pierre de la frontière avec Israël, entourées, de Naqoura (à l’ouest) à Marjeyoun (à l’est), de villages chiites déserts et entièrement détruits. Nous avions des relations, des intérêts communs avec nos voisins. Aujourd’hui, il n’y a plus personne avec qui parler, ou traiter. » Père Najib, ancien curé de la paroisse maronite de Rmeich, un village chrétien enclavé dans la « zone tampon » de facto établie par les Israéliens au Liban-Sud, ne cache pas ses craintes pour l’avenir.
« Nous n’avons pas perdu espoir mais nous sommes inquiets, car nous ne savons pas quel sort nous attend. Nous avons placé notre destin entre les mains de Dieu », affirme à RFI ce prêtre qui a choisi de rester dans son village, situé à deux kilomètres de la frontière, après être passé à la retraite, en août dernier.
Rmeich, Debl et Aïn-Ebel sont la dernière marque de civilisation dans un désert de ruines qui s’étend sur des kilomètres dans toutes les directions.
« En temps normal, le village comptait près de 11 500 habitants », explique Hanna el-Amil, président du conseil municipal de Rmeich, interrogé par RFI. « Aujourd’hui, il ne reste plus que 6 000 âmes, auxquelles il faut ajouter 250 déplacés des villages voisins, quelque 800 réfugiés syriens qui travaillent dans le secteur agricole, et 3 000 personnes encore présentes à Debl et Aïn-Ebel ». Ces trois localités sont pratiquement isolées du reste du monde. « La seule route encore ouverte est celle qui mène à Naqoura, puis à Tyr, et de là-bas nous pouvons aller vers Beyrouth », ajoute l’élu.
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Un cordon ombilical pour dix mille personnes
Cependant, ce trajet est soumis au bon vouloir des Israéliens. Pour l’effectuer, il faut donner les noms à la municipalité, qui les communique à son tour à l’armée libanaise, laquelle les transmet au « mécanisme », la structure internationale théoriquement chargée de surveiller le cessez-le-feu, pour obtenir – ou pas – l’autorisation des Israéliens. « L’obtention du laissez-passer peut prendre des heures, parfois deux jours », déplore père Najib.
Ce délai peut être fatal dans les cas d’urgence. « La Croix-Rouge a dû attendre longtemps avant d’obtenir le feu vert israélien pour transporter un malade grave à l’hôpital de Tyr. Il est mort à son arrivée », se souvient le prêtre.
La survie des habitants de Rmeich, Debl et Aïn-Ebel dépend entièrement de cette route unique, devenue un cordon ombilical pour près de dix mille personnes.
« Nous assurons aux habitants leurs besoins quotidiens à travers des convois qui s’approvisionnent à Tyr, Saïda (45 km au sud de la capitale) ou Beyrouth pour alimenter les épiceries, les mini-marchés et les pharmacies », explique Hanna el-Amil. « Les médicaments sont assurés par le centre médical de l’armée libanaise, une structure sanitaire relevant des Chevaliers de Malte et un centre de soins appartenant à Caritas. En revanche, les traitements pour les maladies chroniques ne sont pas toujours disponibles et malheureusement il n’y a aucun hôpital opérationnel dans notre région. Les cas graves ou nécessitant une prise en charge urgente sont transportés par la Croix-Rouge vers des hôpitaux de Tyr, de Saïda ou de Beyrouth ».
En dépit des conditions de vie difficiles et malgré le fait qu’ils sont presque coupés du reste du monde, la majorité des habitants des trois localités ont choisi de rester.
« Nous sommes attachés à notre terre, car c’est elle qui nous fait vivre. Nous cultivons le tabac, nous plantons des oliviers, des vignes, des figuiers », explique père Najib. « Les habitants ont construit leurs maisons à la sueur de leur front sans l’aide de personne, y compris l’État qui était de tout temps absent. Ils aiment leur terre et ne veulent pas la quitter, surtout qu’ils n’oublient pas que lorsque le Christ a visité Tyr et Saïda, il est passé dans notre village. »
Le prêtre regrette que l’État n’ait entrepris aucun projet de développement significatif dans cette région du Liban. « Certes, des canalisations ont été installées, toutefois l’eau n’arrive pas dans les robinets et les câbles électriques existent, mais ils ne transportent presque jamais de courant », déplore-t-il.
La Finul, une source de réconfort
La perspective de la fin du mandat de la Force intérimaire des Nations unies (Finul), le 31 décembre, angoisse beaucoup les habitants. Ce contingent de 7 500 hommes est déployé dans le sud du pays depuis 1978.
« Nous sommes très inquiets du prochain départ des casques bleus », s’alarme le président du conseil municipal. « Sur le plan de la sécurité, leur présence dans les convois était rassurante pour les habitants. Sur le plan économique, les soldats de la Finul contribuaient également à faire vivre l’économie locale. Ils permettaient aux petits commerces de la région de fonctionner, et de nombreux habitants et entreprises travaillaient avec eux et pour eux depuis des années. » La fin du mandat de la Finul pourrait avoir des conséquences incalculables sur les plans humanitaire et politique.
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Le député Melhem Khalaf a fait de cette cause son principal combat ces derniers mois. Il tire la sonnette d’alarme. « Sur le plan humanitaire, le retrait de la Finul va fatalement aggraver l’isolement des villages frontaliers, notamment les villages chrétiens qui restent encore, lesquels sont déjà fragilisés par les destructions, l’insécurité et les difficultés d’accès », explique le parlementaire à RFI. « Un tel retrait compromettrait également le processus de retour vers les villages dont les habitants ont été forcés de se déplacer, accentuerait l’émigration et priverait ces populations d’un mécanisme essentiel de protection et de liaison avec l’intérieur libanais. »
Les conséquences sur le plan politique ne sont pas moindres. « Le départ des casques bleus créerait un vide sécuritaire et politique susceptible d’affaiblir davantage la présence de l’État libanais au sud », prévient Melhem Khalaf, « les villages frontaliers, notamment chrétiens, risqueraient de se retrouver encore plus vulnérables aux pressions extérieures, avec une menace réelle sur leur ancrage libanais et la capacité de leurs habitants à rester sur leurs terres. »
Le piège de la normalisation avec Israël
Si une normalisation de fait, au cas par cas, venait à s’instaurer entre les villages frontaliers du Sud-Liban et Israël pour briser leur isolement, elle ne constituerait pas une solution durable, estime le député. « Une telle normalisation ne ferait que fragiliser la souveraineté libanaise, diviser les Libanais et exposer davantage ces villages aux tensions régionales. »
Pour Melhem Khalaf, la véritable solution réside dans « le rétablissement de l’autorité de l’État libanais, le renforcement de l’armée, le maintien d’une présence internationale garante de la stabilité et la protection du droit des habitants à vivre sur leurs terres, dans leur identité et leur appartenance libanaises ».
Pour le Liban, l’objectif est d’empêcher que le retrait de la Finul ne laisse les villages frontaliers sans protection, de préserver leur ancrage libanais et de garantir le retour des habitants dans des conditions de sécurité et de dignité. Face au laxisme du gouvernement, 86 députés sur les 128 que compte le Parlement ont pris une initiative transpartisane demandant au secrétaire général de l’ONU et au Conseil de sécurité de réexaminer la résolution 2790 (qui prévoit la fin du mandat de la Finul), « devenue difficilement applicable au regard de l’évolution de la situation sur le terrain », selon Melhem Khalaf.
« Au niveau diplomatique, des rencontres ont été organisées avec les autorités libanaises, les représentants de l’ONU et les ambassadeurs des pays contributeurs à la Finul, afin de mobiliser un soutien international et d’éviter un vide sécuritaire au Sud-Liban », ajoute le parlementaire. « Au niveau juridique, un mémorandum a été transmis aux responsables libanais et aux instances internationales pour exposer les conséquences du retrait de la Finul et proposer des solutions conformes au droit international. »
Pour l'heure, ces démarches se heurtent à l’intransigeance d’Israël et des États-Unis, qui ne veulent pas entendre parler d’une reconduction du mandat de la Finul, devenue un témoin gênant des exactions israéliennes au Liban-Sud.
Les habitants placent tous leurs espoirs dans le projet de force internationale, essentiellement européenne, proposé par la France et l’Italie. Mais rien n’est dit d’avance.
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