La peur des riches
La chronique du 12 septembre a porté notamment sur le défi que pose l’ascension économique pour les individus et les ménages. L’avertissement est venu : avec l’inégalité des richesses qui s’accroît à la vitesse grand V, la mobilité sociale descendante pourrait devenir bientôt la norme. Et le Québec n’y échappe pas malgré sa sensibilité reconnue à la redistribution des revenus.
On n’est pas sans s’en inquiéter chez les très fortunés : certains craignent la menace que cette polarisation asymétrique laisse planer sur la stabilité socio-économique — et donc sur leur qualité de vie. Mais ils ne sont qu’une poignée.
Dans ses jumelles, Horizons de politiques Canada, qui se définit comme « le centre d’excellence en prospective du gouvernement du Canada », entrevoit 10 grandes perturbations hautement probables dans un avenir pas si lointain. Parmi elles, on peut en dégager trois :
Les milliardaires dirigent le monde (déjà en cours)
Les personnes extrêmement riches façonnent les politiques publiques par l’intermédiaire de leurs plateformes, entreprises, fondations et investissements en imposant leurs valeurs et croyances personnelles et en contournant les principes de gouvernance démocratique. L’avenir de la démocratie et de la gouvernance mondiale s’en trouverait ainsi menacé par le fait que les plus riches influencent de plus en plus l’opinion publique, les politiques publiques et les relations internationales pour défendre ou promouvoir leurs propres intérêts et imposer leurs croyances et projets individuels à la planète.
Les systèmes démocratiques s’effondrent (déjà en gestation)
En pleine montée en puissance des régimes autoritaires, la démocratie vacille et montre des signes de déclin dans le monde entier. Il n’est plus rare de voir, dans des pays démocratiques, des dirigeants dûment élus adopter des lois qui démantèlent d’importantes institutions. La préservation des systèmes démocratiques et la sauvegarde de l’État de droit pourraient devenir encore plus difficiles à mesure que s’amplifie et se cristallise la polarisation, ce qui crée une fragmentation idéologique insurmontable.
La mobilité sociale descendante devient la norme (déjà en chemin)
Avec des logements de plus en plus inabordables et des conditions de travail toujours plus précarisées, les conditions socio-économiques se dégradent d’une génération à l’autre.
Les gens sont toujours plus nombreux à perdre confiance dans la capacité des gouvernements à faciliter la mobilité sociale, en particulier lorsqu’il s’agit de facteurs clés tels que le logement, l’éducation et le coût de la vie. Et à mesure que la population perd espoir, les problèmes de santé mentale et les tensions économiques et sociales s’aggravent. Pendant ce temps, les plus riches continuent d’accumuler une plus grande part des richesses, intensifiant ainsi le ressentiment « jusqu’à ce que les appels à une plus grande redistribution des richesses atteignent un point critique ».
Les États-Unis et l’éclatement de sa classe moyenne servent logiquement d’exemple. L’on parle ici d’une économie en K, un modèle illustrant un clivage opposant des ménages bénéficiant de la hausse de leurs revenus (et de la valeur de leurs actifs) à ceux dont le budget est mis à l’épreuve par le coût de la vie et l’érosion de leur pouvoir d’achat (ce qui atrophie leur capacité d’épargne).
Chez nos voisins du Sud, on estime que quelque 60 % de la consommation dépend des 20 % les plus fortunés. « Cette situation s’expliquerait notamment par l’appréciation importante des actifs financiers et immobiliers depuis la crise financière de 2008-2009, une tendance qui s’est accentuée à la suite de la pandémie. Dans le cas de l’immobilier, plusieurs ménages déjà propriétaires ont bénéficié d’un double avantage : une appréciation importante de la valeur de leur résidence et des coûts de financement durablement faibles obtenus avant la remontée des taux d’intérêt », peut-on lire dans une étude signée par Florence Jean-Jacobs et Sonny Scarfone, tous deux économistes au Mouvement Desjardins. Sans compter que la longue période de faibles taux d’intérêt leur a permis de jouer à fond de train la carte de l’effet de levier.
Revenons donc à ces millionnaires et au militantisme qui s’empare de quelques-uns d’entre eux sujets à la peur que peut sous-tendre la polarisation actuelle.
Regroupés sous le lobby Patriotic Millionaires, ils sont plus de 250 membres à notamment défendre une hausse du taux d’imposition des plus riches, une taxation des héritages, une augmentation du salaire minimum et une représentation politique égalitaire. Ce lobby est composé en grande partie d’Américains, mais a des antennes qui commencent à se déployer un peu partout, dont au Canada.
Son membrariat doit cependant être relativisé. Le magazine Forbes nous dit que le monde comptait 3428 milliardaires en 2025. Il compterait également quelque 58 millions de millionnaires (en dollars américains), selon des données de la banque suisse UBS. En ne tenant compte que de l’actif investissable hors de la résidence principale, le cabinet-conseil Capgemini réduit ce nombre de moitié, à un peu plus de 25 millions. Il est estimé que les États-Unis abritent à eux seuls plus de 40 % des personnes recensées par UBS.
Au Canada, on retient des données de l’organisation Canadiens pour une fiscalité équitable, qui indiquent que le pays recensait en 2025 environ deux millions de personnes possédant un patrimoine net supérieur à un million de dollars américains. Par patrimoine (ou valeur nette), on entend la valeur marchande de tout ce qu’une famille possède moins ses dettes. À l’opposé, plus du double — 4,4 millions de personnes — vivaient dans des familles sous le seuil de pauvreté. N’empêche.
Cela dit, que pensent ces millionnaires ? Selon un sondage mené en décembre et janvier derniers auprès de 3900 d’entre eux pour le compte de Patriotic Millionaires :
- 77 % croient que les personnes extrêmement riches achètent une influence politique ;
- 71 % soulignent qu’ils peuvent utiliser leur fortune pour influencer de manière significative les résultats des élections ;
- 69 % soutiennent que l’influence des plus riches sur les politiciens empêche toute action visant à lutter contre les inégalités ;
- 65 % sont favorables à une hausse des impôts sur les plus riches afin d’investir dans les services publics et de lutter contre la crise du coût de la vie ;
- 63 % affirment que l’extrême richesse constitue une menace pour la démocratie ;
- 62 % pensent que l’extrême richesse nuit à la confiance sociale.
Dans une lettre ouverte de 400 signatures accompagnant le sondage, l’acteur et réalisateur américain Mark Ruffalo déclarait : « Les Américains sont aux prises avec un président qui bafoue les lois et qui croit que sa seule limite est sa propre morale et sa propre volonté. Mais Donald Trump et la menace sans précédent qu’il représente pour la démocratie américaine ne sont pas apparus du jour au lendemain. Les inégalités extrêmes de richesse ont rendu possible chacun de ses actes et sont à l’origine de la dérive autoritaire que nous observons aux États-Unis et dans le monde entier. »
Et le communiqué d’ajouter : « Lorsque même des millionnaires comme nous reconnaissent que l’extrême richesse a privé tous les autres de tout, il ne fait aucun doute que la société est dangereusement au bord du précipice. Nous sommes épuisés d’assister à cela. Nous voulons retrouver nos démocraties. Nous voulons retrouver nos communautés. Nous voulons retrouver notre avenir. »
Évoquant « l’absurdité du fossé qui sépare aujourd’hui les oligarques du reste de l’humanité », les signataires retiennent les données d’Oxfam International sur l’ampleur du transfert de richesse du secteur public vers le secteur privé qui est survenu au cours des 50 dernières années. Ainsi, le 1 % le plus riche possède aujourd’hui trois fois plus de richesse que la richesse publique mondiale totale. En 1975, l’écart était d’environ 36 000 milliards de dollars américains. En 2024, il atteignait 435 000 milliards de dollars. (La richesse publique comprend les biens appartenant à la société tels que les terrains et parcs publics, les hôpitaux, les écoles, les réseaux routiers, les logements et les tribunaux.)
Et pour les 50 prochaines années ? « Si cette croissance se poursuit au même rythme, d’ici 2075, la richesse privée aura dépassé la richesse publique de près de 900 000 milliards de dollars », prévoit Oxfam.
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