D-Day économique : "Trump est dans une impasse", le président américain mise sur la guerre économique contre l’Iran

Trump annonce une guerre économique dirigée vers l’Iran et promet "l’opération économique la plus écrasante jamais entreprise". Comment analyser la décision du président américain ?
"La particularité aujourd’hui, c’est que Trump est en train d’examiner comment on peut passer d’une guerre militaire à une guerre économique. Pour le moment, la guerre coûte très cher et on voit que ça a un impact considérable sur les finances des États-Unis. Le déficit est en train d’exploser. D’autre part, on voit que le ministère de la Défense demande aujourd’hui une forte augmentation de ses dotations. On parle de 1500 milliards de dollars pour l’année prochaine.
De ce fait, il y a des problèmes sur le plan économique, mais il y a aussi un malaise dans l’opinion publique. On a rarement connu une période où une guerre extérieure était désapprouvée à ce niveau par la population. La seule époque où on a eu des taux de désapprobation similaires, c’était au moment de la guerre du Vietnam.
Avec cette décision, on a en quelque sorte le sentiment que Donald Trump veut passer à autre chose. Et bien entendu, quoi qu’il en dise, dans ces perspectives, il y a les élections de midterms. Être en guerre au moment des élections de midterms, ce n’est pas bon pour les candidats républicains."
Quelles sont les mesures envisagées par cette guerre économique ?
"Il faut être toujours très prudent, parce qu’entre ce que dit et ce que fait Donald Trump, on a appris qu’il y avait une grande différence. Pour le moment, une de ses grandes menaces, c’est d’essayer d’isoler économiquement l’Iran en punissant les pays qui accepteraient de continuer à commercer avec lui.
Il est intéressant de noter que les Émirats arabes unis viennent de décider une sorte de boycott total de leur collaboration et de leurs échanges avec l’Iran. L’idée, c’est d’essayer d’isoler économiquement l’Iran, ce qui va poser problème à Trump dans le sens où, dans les acheteurs de pétrole iranien, il y a bien sûr la Chine. Entamer un conflit économique avec la Chine sera sans doute difficile, mais il est probable qu’il vise aussi d’autres pays."
Cette sortie de Donald Trump est-elle un aveu d’impasse de sa stratégie via les munitions, via les frappes physiques ?
"Très clairement, il est dans une impasse. Certains ont comparé ce bourbier à celui de la guerre du Vietnam, une guerre dont on ne sait plus comment sortir, une guerre qui est extrêmement impopulaire dans la population, ce qui n’est jamais bon en période électorale.
On voit aussi que c’est une guerre qui a un impact économique très important, puisqu’on est dans une période de hausse des prix qui ne cesse pas, alors que c’était une des grandes promesses de Donald Trump au moment de son élection. Son autre promesse, c’était de ne pas engager les États-Unis dans une guerre extérieure. On voit qu’il ne tient pas ses promesses de ce point de vue-là.
Je parlais de bourbier, Trump n’avait certainement pas prévu que la guerre dure aussi longtemps. Il n’est pas impossible que ce soit une opération qui lui a été vendue par Benjamin Netanyahou en lui indiquant probablement que le conflit serait très court. Il n’avait certainement pas imaginé se retrouver à la veille des midterms dans un pays en guerre.
De plus, il y a toute une série d’éléments qui commencent à sortir sur le malaise des militaires. Notamment sur un des porte-avions, l’Abraham Lincoln, en mer depuis presque 200 jours et avec des militaires en grande difficulté, en souffrance mentale. Tous ces éléments font qu’un certain nombre d’électeurs qui ont voté pour lui en lui faisant confiance commencent à avoir des doutes. Sa cote de popularité ne cesse de diminuer."
Près de 70% de la population américaine est aujourd’hui opposée au conflit. Un grand nombre d’Américains ne comprennent pas les raisons de cette guerre.
Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB et co-directeur d’AmericaS.
Quel est aujourd’hui le sentiment général au sein de la population américaine à l’égard de cette guerre ? Percevez-vous une pression croissante de l’opinion publique en faveur d’une fin du conflit ?
"Les sondages varient, mais près de 70% de la population américaine est aujourd’hui opposée au conflit. Un grand nombre d’Américains ne comprennent pas les raisons de cette guerre. Et on peut les comprendre, parce qu’on a beaucoup de mal à réaliser quels sont les objectifs réels de Donald Trump.
Plus globalement, on se trouve dans une sorte de guerre sans fin. On sait que Donald Trump est un homme de la communication. Il doit trouver, au moins sur le plan de la communication, une manière de dire qu’il va s’en sortir, qu’il va sortir de la guerre.
La pression de l’opinion publique devient très forte, et on sait que Donald Trump est très attentif aux sondages. Les midterms sont un moment essentiel. Si les Républicains perdent la majorité qu’ils ont à la Chambre des représentants et au Sénat, on risque d’avoir une opposition beaucoup plus dure du Congrès qui pourrait éventuellement remettre Donald Trump en question, qui pourrait relancer des procédures d’impeachment. Et ce ne sont pas les éléments qui manquent. Par exemple, cette guerre n’a pas été validée par le Congrès comme elle aurait dû l’être. C’est la même chose pour les droits de douane.
On sait qu’une élection se gagne ou se perd autour de l’économie interne. Pour le moment, il est très clair que, contrairement à ce que dit Donald Trump, qui évince tous ceux qui lui donnent de mauvaises nouvelles, le pays se trouve dans une situation économique moins bonne qu’au moment où il est arrivé à la présidence. Ses promesses n’ont pas été tenues."
Finalement, en déplaçant le discours de la "guerre" vers la "guerre économique", Donald Trump ne cherche-t-il pas à transformer, dans l’opinion publique, l’image d’un gouffre financier en une promesse de revenus ? On sait qu’il présente régulièrement les droits de douane comme une manne pour l’économie américaine. Ce changement de registre est-il aussi une manière de convaincre les Américains qu’une issue positive est envisageable ?
"Oui, mais ce sera assez difficile. Effectivement, en termes de communication, dire qu’on n’est plus en guerre militaire, ça peut peut-être rassurer une petite partie de l’électorat. Lorsque l’on parle de guerre économique, on imagine moins de soldats américains tués dans le conflit.
Sauf qu’on sait bien, pour le moment, qu’il est très difficile pour les Américains d’avoir le dessus, même dans une guerre économique. A partir du moment où le détroit d’Ormuz est bloqué, ce n’est pas une guerre économique qui va changer les choses.
De ce point de vue-là, il n’est pas impossible que Donald Trump soit en train de réfléchir à un changement de communication. Sur le fond cependant, la situation économique ne va pas s’améliorer aux États-Unis. C’est ce que pensent aujourd’hui de plus en plus d’analystes."
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