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Friday, October 23, 2026

Dix ans après la fin de la jungle de Calais, les dégâts engendrés par le démantèlement

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La jungle de Calais en 2016. Crédit : Mehdi Chebil/ InfoMigrants

La jungle de Calais en 2016. Crédit : Mehdi Chebil/ InfoMigrants

Par Charlotte Boitiaux Publié le : 23/10/2026

Il y a 10 ans, la "Grande jungle" de Calais était démantelée. Dans la foulée, en prévention d'autres flux migratoires à venir, l’État a mis en place la politique dite de "zéro point de fixation" pour empêcher la reconstitution de bidonvilles géants. Si la mairie de Calais estime que cette politique sécuritaire, bien qu’imparfaite, était nécessaire, pour les ONG, elle a conduit à un "désastre" humanitaire.

Il ne reste plus rien de la jungle de Calais. L’horizon jadis parsemé de milliers d’abris en toile, de cabanons en bois et de conteneurs en métal a aujourd’hui laissé place à un espace vierge, le Site des Deux-Mers, où la végétation a repris ses droits. Le 24 octobre 2016, quelques heures avant le coup d’envoi du démantèlement de la "Grande jungle" de Calais, lancé par l’ancien ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, entre 6 000 et 10 000 exilés, selon les sources, vivaient sur cette vaste étendue verte, face aux côtes anglaises qu'ils convoitaient tant.

Dix ans après, Calais vit toujours - sous l’œil des médias - au rythme de l’actualité migratoire. Les exilés n’ont pas déserté les lieux, toujours aussi désireux de rejoindre le sol britannique à moins de 40km de là. Mais ils sont moins visibles. Depuis la fin du démantèlement, les pouvoirs publics ont expérimenté une nouvelle doctrine, le "zéro point de fixation". Le but : éviter à tout prix la reformation d’immenses bidonvilles de migrants.

Une "politique qui ne fonctionne pas", assène Diane Léon, coordinatrice pour Médecins du Monde (MdM) dans le nord de la France, jointe par InfoMigrants. "Non seulement les campements informels existent toujours, mais ils sont morcelés sur tout le littoral". Géographiquement, il est vrai, la cartographie de la présence des exilés dans la région a changé : autrefois regroupés en un seul lieu, Calais, les migrants sont aujourd’hui disséminés sur toute la côte depuis Dunkerque, dans le Nord, jusqu’au Touquet, dans le Pas-de-Calais. "Ce sont surtout les points de départs [vers l’Angleterre] qui ont évolué", détaille à son tour Charlotte Kwantes, une des porte-paroles de l'association Utopia 56. "La différence, c’est qu’on ne part plus seulement de Calais mais depuis plusieurs communes plus au nord et plus au sud".

Les autorités ont démantelé une partie du campement du Virval, à Calais, le 11 février 2026. Crédit : HRO
Les autorités ont démantelé une partie du campement du Virval, à Calais, le 11 février 2026. Crédit : HRO

Un politique qui touche à l'absurde, selon elle. "C'est comme si le gouvernement pensait qu'en faisant disparaître la jungle, il ferait disparaître le problème migratoire, c’est totalement délirant", continue Charlotte Kwantes. "Les migrants qui sont là sont au bout de leur parcours migratoire, la Manche est la dernière étape. C'est illusoire de penser qu'ils repartiront. Non, ils resteront". 

"Une vie de misère et d’isolement"

Et ce, même si les conditions de vie se sont "terriblement détériorées". Toutes les associations contactées par InfoMigrants ont fait le constat d’un effondrement de la situation humanitaire sur le littoral nord : dégradation de l’habitat informel, de l’état de santé des migrants, des démarches administratives. "C’est l’horreur", développe à son tour Claire Millot de l’association Salam, présente depuis des années dans le nord de la France. "Je ne dirais pas que la 'Grande jungle' était confortable mais il y avait un aménagement, une concentration des associations avec une centralisation de l’accès aux droits, une facilité d’accès aux services juridiques, un accès à l’eau, à la nourriture, à l’hygiène tolérés par les pouvoirs publics. Tout ça, c’est fini".

Aujourd’hui, les migrants s’invisibilisent, au risque de sortir complètement des radars associatifs. "Ils cherchent des endroits non accessibles aux véhicules par voie carrossable pour installer leurs tentes. Et pour empêcher la venue de camions de démantèlement, de fourgons de CRS", continue Claire Millot. Dans le Calaisis, les opérations de démantèlement ont lieu "toutes les 48 heures", selon Human Rights Observers (HRO) qui documente les violations des droits humains à l'encontre des exilés. "Dans le même temps, ils s’éloignent des associations. Ils ont plus de 30 minutes de marche pour venir aux points de distribution de nourriture, ils ne prennent presque jamais le bus de peur des contrôles, c’est une vie de misère et d’isolement", ajoute Claire Millot.

Des migrants attendent de recevoir les aides des associations, à Loon-Plage, 10 juin 2026. Crédit : Hafiz Miakhel/InfoMigrants
Des migrants attendent de recevoir les aides des associations, à Loon-Plage, 10 juin 2026. Crédit : Hafiz Miakhel/InfoMigrants

L'État n'apporte-t-il aucun soutien humanitaire ? Si, mais il est insuffisant, arguent les associations. "La Vie active est présente [dispositif mis en place par l’État pour distribuer de la nourriture aux migrants à Calais, ndlr]. Mais ils arrêtent souvent les distributions alors qu’il y a toujours une file d’attente. Ils ont un stock limité. Quand ils s’en vont, les migrants se rabattent sur nous, c’est normal, ils ont faim", explique encore la militante.

Même son de cloche chez Utopia 56. "On croise aussi la Protection civile qui fait un travail super sur le littoral mais ils n’ont pas assez de couvertures de survie ou de snacks", affirme Charlotte Kwantes. "Tout est pensé pour que le phénomène migratoire ne dure pas, donc on donne un minimum de moyens aux dispositifs de l'État".

"On a jugé Calais alors que c’est l’État qui n’a rien fait"

En poste depuis 18 ans, Natacha Bouchart, la maire de Calais, tient à nuancer. Si elle reconnaît l’indignité des conditions de vie des exilés et déplore le désengagement de l’État à Calais – "Paris s’en fout" -, elle défend toutefois la politique actuelle de "zéro point de fixation". À défaut d’être la panacée, "c’est la solution la plus efficiente pour l’instant".

Le démantèlement de la jungle était une évidence, selon elle : "Sinon de 10 000 personnes on serait monté à 20 000. [À cette époque], on a fait face à d’importants mouvements de foule qui envahissait la rocade portuaire pour monter dans les ferrys. On a vécu beaucoup de rixes… C’était l’anarchie complète".

La maire de Calais, Natacha Bouchart. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants
La maire de Calais, Natacha Bouchart. Crédit : Valentina Camu pour InfoMigrants

Défendant aussi "le droit de vivre en paix sans campements insalubres aux pieds des Calaisiens", l’édile justifie la politique de "militarisation" du port de Calais qui s'est intensifiée après le démantèlement de la jungle. Pour empêcher les intrusions dans les poids-lourds, un mur de plus de quatre mètres de haut a été construit le long de la rocade portuaire et une clôture de haute sécurité a été installée sur des dizaines de kilomètres autour des zones sensibles.

"Si le port de Calais et le tunnel sous la Manche n’avaient pas été sécurisés, ils n’auraient pas pu fonctionner", explique-t-elle avant de rappeler la précarité économique de sa ville, victime d’une mauvaise réputation qui lui colle à la peau. "À l’époque de la jungle, on a vécu des années difficiles avec la fermeture de commerces, des entreprises qui ont quitté le territoire, un taux de chômage qui a grimpé à 18% […] On a jugé ma ville alors que c’est l’État qui n’a pas su gérer ce lieu".

"Une politique sans impact sur les passages vers l’Angleterre"

Par ricochet, la militarisation de la frontière a eu un autre impact : celui de changer le mode opératoire des passages vers l’Angleterre. "Après le démantèlement, les passeurs se sont tournés vers la voie de la mer", rappelle à juste titre Natacha Bouchart. La Manche deviendra l'itinéraire privilégié des trafiquants à partir de 2018.

Là encore, pour enrayer les traversées illégales, la réponse de l'État est sécuritaire. Via des accords bilatéraux avec Londres, d'importants financements britanniques, et l'achat de technologies de pointe, Paris met tout en œuvre pour verrouiller sa frontière maritime. Sur les plages, passer à travers l'arsenal des forces de l'ordre est une gageure.

Immanquablement, les altercations entre policiers et exilés sont de plus en plus fréquentes. "Il y a des tirs de gaz lacrymogène, des mouvements de panique…", insiste à son tour Marianne Bonnet, membre de Médecins sans frontières (MSF) sur le littoral nord. "Non seulement, cette politique fait beaucoup de dégâts mais elle n’a aucun impact sur les passages vers l’Angleterre. C'est ça qui est incompréhensible. Prenez les chiffres !"

Plus de 200 000 migrants ont rejoint illégalement l'Angleterre ces huit dernières années, selon les dernières statistiques du gouvernement britannique. En outre, "la frontière n’a jamais été aussi meurtrière", renchérit Diane Léon de MdM. Déjà 22 décès recensés depuis le début de l’année. Ils étaient 29 en 2025.

"Plus assez de stocks, plus assez de denrées"

Avec les années, la santé mentale et physique des migrants s’est dégradée, elle aussi. De nouveaux maux sont apparus. "Comme les dilemmes permanents : aller à une distribution de nourriture, c’est prendre le risque de ne plus retrouver sa tente en revenant, détruite par les forces de l’ordre. Il faut tout le temps sacrifier quelque chose", développe Diane Léon. 

Des policiers patrouillent à la recherche de migrants sur la plage de Petit-Fort-Philippe à Gravelines, près de Calais, pour empêcher les traversées irrégulières de la Manche, le 29 septembre 2026. Crédit : Reuters
Des policiers patrouillent à la recherche de migrants sur la plage de Petit-Fort-Philippe à Gravelines, près de Calais, pour empêcher les traversées irrégulières de la Manche, le 29 septembre 2026. Crédit : Reuters

Aujourd'hui, les associations s’inquiètent pour l’avenir, celui des migrants bien sûr, mais aussi le leur. Car malgré "un tissu solidaire solide" dans la région, l’argent manque. "En 10 ans, nos besoins ont changé. Il y a tellement de démantèlements et de destructions de biens. On n’a pas assez de stocks de vêtements, plus assez de denrées", s’inquiète Alexandra Limousin, de l’Auberge des migrants, une association historique à Calais. "Sans parler des amendes que nous recevons pour stationnement gênant quand nous garons nos véhicules sur le littoral".

"C’est vraiment une catastrophe", se désole-t-elle. "Si je dois résumer, je dirais que les maires [des communes de la côte] sont en première ligne, seuls, que les associations font ce qu’elles peuvent, seules. Pourtant, ça fait 30 ans qu’il y a des migrants ici. Bon sang, quand est-ce qu’on se mettra tous ensemble autour d’une table pour enfin parler ?"

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