Des nouvelles du front jeunesse
Je passais devant la franchise de sandwichs américains. La jaune et vert, là. Celle qui tapisse notre paysage et l’ensemble de nos villages et que l’on retrouve fidèlement dans tous les quartiers, comme une église. Il faisait noir, il pleuvait et je marchais vers le bar où je participais à une soirée d’humour. J’imaginais mon fils de 15 ans, tout frais, à peine catapulté dans la vie, entrer dans la sandwicherie éclairée aux néons. Les bacs de viandes froides, les pains manufacturés attendant leur tour, et mon fils avec son CV. Il se cherche une job. Une troisième. Il garde les fils de mes amis, il est porteur d’eau pour une équipe de football universitaire, mais il veut aussi faire quelques heures en plus. On l’encourage, c’est son initiative.
Son père et moi, on a tout fait pour que nos enfants soient le plus autonomes possible. Qu’ils sachent laver une salle de bain et faire leurs lunchs, qu’ils soient capables d’appeler chez le médecin, imprimer un CV, apprendre par cœur un numéro d’assurance sociale. Ils sont encore jeunes, mais ils sont débrouillards. Parfois, je les trouve même trop indépendants. Si tu fais bien ton boulot, comme parent, tes enfants ont de moins en moins besoin de toi. Tu en rêves quand ils sont petits et ont l’âge de te coller jusqu’aux toilettes. Quand ils cognent avec toute l’urgence du monde à la porte de la salle de bain pour venir te raconter jusque dans la douche qu’ils ont vu un chien. « Brun. Un chien brun. Il était brun, le chien, Maman. »
J’ai travaillé pour qu’ils développent leurs réflexes, qu’ils découvrent leurs outils intérieurs et sachent faire face aux obstacles. On leur apprend aussi que la société possède des réseaux d’aide. Que si c’est pas un ami, ou un adulte de la famille qui peut les écouter, il y a des gens dont c’est le métier.
On fait tout ça, mais parfois, bien sûr, je trouve qu’ils s’éloignent beaucoup trop de mon utérus. Mon fils distribuait des CV et je le savais à peine. Tu me diras qu’y a pire à faire dans le dos de sa mère, mais j’ai l’impression que je suis en train de les perdre. On s’inquiète des ados et des jeunes ces temps-ci… Est-ce qu’ils sont plus religieux ? Ils retournent vers Jésus ? Est-ce qu’ils sont homophobes ? Est-ce que la jeunesse vire à droite, est-elle conservatrice, est-ce que les jeunes mâles sont perdus ? Auront-ils un avenir ? Sont-ils encore fertiles ? Est-ce que l’intelligence artificielle va détruire leur emploi ? Est-ce qu’ils auront une planète viable ? Vivront-ils sous l’eau ? En ont-ils peur ? Est-ce qu’ils croient encore au droit de vote ? Est-ce qu’ils lisent le journal ? Qu’est-ce qu’ils regardent sur leur téléphone ? Est-ce qu’ils connaissent la culture québécoise…
J’ai le vertige. Je les regarde aller, les trois, deux gars, une fille. Deux gars très différents et ma fille. Ils ne sont que des échantillons, mais je reconnais en eux toute mon adolescence. Les mêmes questions, les mêmes tracas, les mêmes inquiétudes et surtout cette incroyable méconnaissance du monde adulte. De tout ce qu’on y trouve de très, très concret. Payer ses impôts, comment fonctionne une carte de crédit, la taxe de bienvenue, l’immatriculation de sa voiture, la fiscalité d’un travailleur autonome, la tranche de remboursement du capital versus les intérêts encourus sur une hypothèque… Tous les pièges et les responsabilités de la vie qui les attend. Loin des promesses des images. De toute cette liberté qu’ils attribuent à « avoir un métier, gagner de l’argent, pouvoir contrôler son temps »…
Toute la naïveté de la jeunesse. Qui pense qu’elle sait, mais elle ne sait pas encore. Et c’est bien tant mieux. C’est à ça que sert la jeunesse. À rêver à un monde meilleur sans contraintes et à remettre en question l’ordre établi. À brasser la cage, surtout si elle est dorée. Plus elle est dorée, plus il faut la brasser. Et la cage devient de plus en plus insupportablement précieuse. Les écarts de richesse, l’indécence de l’opulence et la corruption des systèmes capitalistes pendant que les services essentiels s’appauvrissent, frôlent l’obscénité. Le sac de chips coûte de plus en plus cher, il y a de plus en plus d’air dedans et il faut que je le scanne moi-même à la caisse ! C’est sûr qu’un moment donné, on va finir par se fâcher.
« You can fool some people some times, yeah. But you can’t fool all the people all the time. » C’est Bob Marley qui le chantait (et peut-être Abraham Lincoln qui le disait). Un jour, c’est sûr que ça va péter. Et j’espère que ça passera par toute la merveilleuse énergie de la jeunesse. Toute sa colère saine, sa rébellion, sa fougue et son incroyable capacité à manifester des jours et des nuits sans se fatiguer. C’est à ça que doivent servir les corps neufs. Ils sont si beaux, ces lycéens, j’en chialerais d’en voir croire encore à quelque chose. De constater que les quatre mecs qui détiennent le monde et sa technologie ne leur ont pas volé toute leur tête. Qu’ils savent encore se fâcher, rêver, réfléchir et sortir dans la rue. Défendre l’éducation publique et dénoncer les injustices. Comme d’autres générations l’ont fait avant eux. Les voisins américains croulent sous tant d’apathie, ils semblent encore naïvement penser que novembre les sauvera. Qu’ils se débarrasseront du fascisme capitaliste et technologique qui s’est emparé de toutes leurs institutions… en votant.
Je veux bien rêver aussi, mais on n’a jamais vu la démocratie chasser le fascisme. Je pense qu’ils vont rapidement se rendre compte que des élections contre la bête immonde, « c’est un peu court, jeune homme ».
J’espère que la jeunesse se réveillera. J’espère que la colère gronde et qu’elle sait que les têtes grises se souviennent. Nous avons vu plus fous qu’eux bâtir des mondes selon des idéaux qui ne se pouvaient pas. La force du nombre et de la jeunesse est dangereuse.
Je vous souhaite de nouvelles révolutions à mettre sur vos CV.
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