Peut-on faire des choix éclairés quand on accouche au Québec?
J’ai récemment donné naissance à mon premier enfant à la Maison de naissance Jeanne-Mance. Je tiens d’abord à saluer le travail exceptionnel des sages-femmes et de toute l’équipe qui nous a accompagnés, avec compétence et bienveillance. Pourtant, ce choix était loin d’être évident : lorsque je suis tombée enceinte, je ne savais pas que j’allais opter pour un «suivi sage-femme». Bien que j’enseigne les études féministes depuis plusieurs années, je croyais que, pour mettre « toutes les chances » de mon côté, j’accoucherais à l’hôpital, où j’aurais accès aux professionnels de la santé et aux interventions médicales au besoin. Pourquoi prendre un risque à un moment aussi important ?
En lisant le dossier du Devoir du 16 septembre sur la « confiance parfois brisée » envers le système hospitalier et l’article « Ces mères qui accouchent sans professionnel par désir d’autonomie », j’ai voulu mettre en lumière un angle mort qui reflète ma propre expérience : dans quel contexte les femmes décident-elles de ne pas accoucher à l’hôpital ?
Le désir d’autonomie mérite qu’on s’y attarde afin de ne pas perpétuer les préjugés sur les raisons pour lesquelles certaines femmes choisissent d’accoucher ailleurs qu’à l’hôpital. Dans l’article, il est notamment question d’expériences négatives dans le système de santé. Qu’est-ce qui, dans notre système de santé, ne fonctionne pas pour plusieurs des femmes qui y accouchent chaque année ? Les récits d’accouchements difficiles, voire traumatiques, liés au personnel, au consentement éclairé, à l’information ou à l’environnement, sont nombreux.
Il ne s’agit pas de discréditer le personnel soignant, qui travaille de façon compétente et professionnelle dans un contexte qui, on le sait, n’est pas toujours facile. Toutefois, ignorer une telle expérience est problématique.
Mon deuxième constat concerne les mots mêmes que nous utilisons : « accouchement naturel » et « autonomie » peuvent donner l’impression d’un accouchement moins surveillé ou moins sécuritaire. Or, les sages-femmes sont formées pour accompagner les grossesses et les accouchements à bas risque, et ce, en maison de naissance ou à domicile. Lors de mon premier appel au service provincial Ma grossesse, la seule information que j’ai reçue sur le suivi sage-femme était que je n’aurais pas accès à l’épidurale. La liste des cliniques pour les femmes sans médecin de famille qui m’a été envoyée comportait de plus plusieurs numéros erronés ou institutions n’offrant plus ce service.
Ma conclusion a été simple : les femmes sont très mal informées, dès le début de leur grossesse, pour faire leur choix. C’est en discutant avec d’autres mères que j’ai découvert le suivi sage-femme : des rendez-vous d’environ une heure, une continuité des soins, un environnement calme et une relation de confiance. C’est ce qui m’a convaincue.
L’accouchement en maison de naissance, ou à la maison, n’est donc pas un « caprice » ni une simple préférence personnelle. Il existe des raisons scientifiques de privilégier, lorsque la situation le permet, un environnement qui favorise la physiologie : se sentir en confiance, bouger librement, adopter différentes positions et évoluer dans un environnement calme, confortable et sécurisant. Les interventions médicales sont évidemment essentielles dans de nombreuses circonstances, mais elles ne constituent pas en elles-mêmes les conditions idéales d’un accouchement physiologique. Les sages-femmes sont préparées à intervenir dans les limites de leurs compétences et à transférer les personnes vers l’hôpital lorsque la situation l’exige. Choisir une maison de naissance ou son propre domicile, ce n’est donc pas renoncer aux soins, mais choisir un autre modèle.
Au départ, j’avais surtout peur de ne pas avoir accès à l’épidurale. Chaque femme doit évidemment pouvoir choisir ce qui lui convient. Mon expérience, qui s’est bien déroulée, m’a toutefois fait comprendre que la douleur « normale » n’est qu’une dimension de l’accouchement et qu’il est possible de la vivre autrement. C’est notamment ce que proposent des approches comme la méthode Bonapace : plutôt que de chercher à supprimer toute douleur, on peut aussi donner aux femmes les moyens de la traverser et de participer à leur accouchement.
Au Québec, les femmes qui donneront naissance dans les prochaines années devraient pouvoir faire un choix réellement éclairé sur la manière dont elles souhaitent être accompagnées. Or, un choix n’est pas véritablement libre si l’information est lacunaire, si certaines options sont marginalisées ou inaccessibles dans une région donnée. Il s’agit donc d’une question de droit et de justice sociale.
En ces temps de campagne électorale, deux questions me semblent donc incontournables : comment mieux informer les femmes et les familles dès le début de la grossesse ? Et comment assurer une couverture suffisante des services de sage-femme dans toutes les régions du Québec, pour que ce choix ne soit pas réservé qu’à celles qui ont la chance d’y avoir accès ?
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