«Villeneuve» : pour en finir avec le «p’tit pain»
Dans un rang de Berthierville, à la fin des années 1960, deux voitures filent dans la nuit. À l’issue d’un dépassement risqué, le second véhicule prend la tête. Mains sur le volant et pied sur l’accélérateur, un certain Gilles Villeneuve sourit, le regard brillant. Avant de remporter six Grands Prix de Formule 1, le pilote sera champion de Formule Atlantic et, auparavant, de course de… motoneige. En entrevue, l’équipe de Villeneuve. L’ascension d’une légende, qui retrace les débuts du coureur automobile, mort tragiquement en 1982, revient sur la production de la très attendue biographie.
Une biographie mâtinée de fiction, cinéma oblige. À cet égard, le scénario a beaucoup évolué au gré d’une production mouvementée. Ainsi le réalisateur Yan Lanouette Turgeon (Mlle Bottine) a-t-il remplacé Daniel Roby (Louis Cyr) à la barre du projet pour cause de désaccords artistiques avec le producteur Christian Larouche. À noter que Roby est demeuré au générique comme coscénariste avec Guillaume Lonergan.
« Initialement, j’ai hésité, admet Yan Lanouette Turgeon. Mais je suis vite tombé amoureux de ce personnage. Je connaissais Gilles dans ses grandes lignes, mais pas très bien ses jeunes années. En fait, je viens de Trois-Rivières, où Gilles était comme une espèce de monument. »
Cela, à la suite du Grand Prix de Trois-Rivières de 1976, lors duquel Gilles Villeneuve, en Formule Atlantic, l’emporta contre plusieurs pilotes de F1 invités, dont James Hunt. Dans le film, cet événement charnière sert de point d’ancrage narratif à une série de retours en arrière.
Ça prend un village
Toutefois, si Yan Lanouette Turgeon accepta de réaliser le film, ce ne fut pas par nostalgie. « Ce qui m’a charmé, c’est de voir comment ça prend un village pour que quelqu’un puisse s’élever comme il l’a fait. Ce n’est pas juste l’histoire de Gilles et de sa détermination monumentale, c’est aussi l’histoire de tout le monde qui était autour de lui, et sans qui il n’aurait pas atteint ces sommets-là. »
Le cinéaste précise que cette dimension « très familiale » le toucha beaucoup, en tant que père et en tant que fils. Cette vision est partagée par Rémi Goulet, qui incarne Gilles Villeneuve. « La pression d’interpréter cette légende-là s’est mise à baisser lorsque j’ai commencé à me concentrer sur l’homme — c’est-à-dire le fils, le mari, le père, mais aussi le frère, l’ami… Quand tu le mets en relation avec les personnes qui l’entourent, tout d’un coup, ça devient plus tangible, plus accessible. »
Dixit Yan Lanouette Turgeon : « C’est vraiment l’histoire d’un “tit-cul” de Berthierville qui veut réaliser son rêve de devenir pilote de F1 alors qu’il n’a pas un sou, et tous les gens autour de lui vont l’aider à se propulser. Quand j’ai repéré ce filon thématique là, j’en ai parlé à Christian en lui disant : “Je ne vois pas vraiment ça comme un film de course. Je vois ça comme une étude familiale sur ce que ça prend pour que quelqu’un s’élève.” »
Les courses sont là, mais elles jalonnent le parcours humain. Bien que ces séquences n’en impressionnent pas moins : vrais bolides, vrais pilotes roulant vraiment à vive allure et, tout autour, la magie des effets visuels « invisibles » de Marc Côté, de chez Real By Fake (C.R.A.Z.Y.).
La résilience de Joann
Au sujet de l’absence de moyens financiers de Gilles Villeneuve, le film montre à quel point la course automobile était déjà un « sport de riches ». « L’antagoniste dans le film, c’est le cash qui manque », relève à ce propos Rosalie Bonenfant, qui joue Joann Villeneuve. De renchérir Rémi Goulet : « Tantôt, Rosalie disait que Gilles n’était pas né pour un “p’tit pain”, mais pour une grosse miche. »
Le film explore ce volet financier sur le plan professionnel autant que personnel. Ce faisant, on voit Joann passer de conjointe mise devant le fait accompli, à alliée qui impose sa présence, à véritable partenaire.
« J’ai essayé de rester fidèle à sa résilience à elle, explique Rosalie Bonenfant. Moi, j’aurais eu la mèche pas mal plus courte, mais j’ai eu la chance de rencontrer Joann, et elle m’a dit que la scène où Gilles lui apprend qu’il a vendu la maison s’est passée exactement comme ça en vrai : elle s’est “revirée sur un dix cennes”. Elle est tout de suite dans l’efficacité : elle a deux kids, son mari vient de faire ça, alors comment elle peut s’arranger pour que ça fonctionne ? Pour moi, c’est devenu la ligne directrice du personnage. »
Quant à Rémi Goulet, aussi grisants qu’eussent été les cours de pilotage et les tours de piste subséquents, ce qu’il conserve de plus précieux de l’aventure n’a rien à voir avec les vrombissements.
« Gilles a tout le temps été à côté de moi, comme un ami. Mais je ne m’en suis rendu compte qu’à la fin du tournage. J’écoutais non-stop des vidéos de lui, des entrevues : j’ai vécu avec lui pendant des années [le projet ayant été annoncé en 2023]. À la fin du tournage, au moment où j’ai entendu “c’est le dernier plan de Rémi Goulet”, j’ai ressenti un vide, une peine. C’était comme si je perdais un ami. »
Un feu sacré
Tout du long, le film s’attarde à établir combien Gilles Villeneuve brûlait d’un feu sacré.
« Ça prend une étincelle pour qu’une passion prenne en feu, affirme Yan Lanouette Turgeon. Probablement que le premier rush d’adrénaline que Gilles a eu, le premier rush de dopamine, de toutes les “-ines” que tu veux, c’est quand il était sur les genoux de son père, en auto. Puis le bonhomme a pesé sur le gaz, et c’est probablement là que ça a commencé. Dans le film, le père reconnaît la passion de son fils et lui donne cette vieille scrap à réparer. »
Après s’être tu un instant, le cinéaste confie : « C’est juste durant la promo que j’y ai pensé et que ça m’a touché… Mon père était professeur d’art et de communication, et, enfant, je n’arrêtais pas de lui poser des questions sur comment ils ont fait ceci ou cela dans tel film, ou tel effet dans Star Wars. À 12-13 ans, il m’a donné une caméra vidéo en me disant : “Tiens, amuse-toi.” Ça a été mon étincelle. »
Lorsqu’on lui fait remarquer que l’image du petit Gilles sur les genoux de son père en voiture, insérée vers la fin lorsque le pilote triomphe devant les siens, est très émouvante, le regard du réalisateur s’illumine.
« Je suis le père d’un athlète. Des fois, quand ton fils ou ta fille tombe dans une zone d’excellence, tu te demandes comment ils vivent ça. Comme parent, tu le vis aussi, mais d’une autre façon. Dès le début, j’ai dit : “J’aimerais ça entrer dans un souvenir par le point de vue de Gilles, mais en ressortir par le point de vue du père.” C’est pile ce moment-là. J’ai tout construit pour arriver à ça. »
Se réapproprier Gilles
En l’occurrence, l’aspect émotionnel était primordial pour tous les artisans, y compris Rémi Goulet, qui rappelle que l’essentiel, dans le film, ne se trouve pas du côté du circuit automobile.
« Cette amitié, cet amour que j’ai ressenti très fort pour Gilles, là, ça me fait du bien de le partager. Parce que je pense que, dans le film, on le sent, cet amour. J’espère que les gens vont pouvoir se réapproprier Gilles Villeneuve. Il compte, ce Québécois-là. T’sais : “Je me souviens”… C’est important. »
Le film Villeneuve. L’ascension d’une légende prend l’affiche le 11 novembre.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.