La Russie et son «économie de la mort»
On prédisait le pire à l’économie russe après l’invasion de l’Ukraine et la pluie de sanctions de l’Occident qui s’est ensuivie. Le passage à une économie de guerre semble pourtant lui avoir plutôt bien réussi. Mais on se trompe encore.
Les Russes se rendront aux urnes ce week-end pour élire leurs députés à la Douma pour la première fois depuis l’invasion de l’Ukraine, il y a quatre ans et demi. Le résultat des élections législatives n’est entouré d’aucun suspense dans la démocratie autoritaire de Vladimir Poutine, rappelait Le Monde la semaine dernière. Mais le scrutin reste, pour les électeurs, une occasion de faire sentir leur frustration grandissante quant à l’état de leur économie et, pour leur président, « un instrument de propagande pour mobiliser à la guerre ».
Les sanctions économiques et financières imposées à la Russie après son invasion de l’Ukraine devaient « broyer son économie », disait le président américain, Joe Biden, au début de la crise. Il est vrai qu’en interdisant le commerce avec l’agresseur, en plus de geler ses avoirs à l’étranger et de couper le pays d’importants canaux financiers, ces sanctions étaient les plus lourdes imposées à une grande puissance depuis la Seconde Guerre mondiale.
À cette époque, le Fonds monétaire international s’attendait à ce que l’économie russe plonge d’au moins 10 % en 2022 et 2023. À la place, la croissance économique a connu un modeste recul de 1,4 % en 2022, suivi d’un rebond de 4,1 % en 2023 et de 4,9 % en 2024, avant de revenir, à partir de l’an dernier, à un taux annuel beaucoup plus modeste de seulement 1 %, selon les données de la Banque mondiale. Le taux de chômage, de son côté, a fondu de moitié, d’une moyenne de 4,8 % en 2021 à 2,4 % cette année.
Une économie de guerre
Les statistiques officielles russes sont très probablement gonflées, préviennent les experts. Les mesures indépendantes généralement fiables indiquent plutôt une économie qui, au mieux, végète depuis le début de la guerre.
Les chiffres globaux masquent également le fait que « l’économie a profondément changé », rappelait cet hiver The Economist, en passant à une véritable économie de guerre. « Si le taux de chômage est si bas, c’est en grande partie parce que la machine de guerre russe a absorbé la main-d’œuvre et [qu’entre 800 000 et un million] de Russes ont fui le pays. »
Pendant que l’industrie militaire ne parvient pas à répondre à la demande, le reste de l’économie doit composer avec une pénurie de main-d’œuvre, une inflation galopante, une escalade des taux d’intérêt, un alourdissement du fardeau fiscal et un assèchement des biens de consommation et autres intrants importés.
Isolée par les sanctions occidentales, la Russie se voit de plus en plus dépendante de la Chine, qui lui achète une bonne part de son pétrole, lui vend la plupart de ses biens importés — notamment ceux à usage militaire — et lui sert de façade pour se procurer les technologies occidentales qui restent nécessaires, rapportait cet été l’Institut Kiel de Stockholm. Et Pékin ne se prive pas pour monnayer son aide.
Principales sources de revenus, le pétrole et le gaz russes ont profité de la hausse des cours internationaux découlant de la guerre au Moyen-Orient, mais accusent le coup du sous-investissement étranger et des attaques répétées de drones ukrainiens, qui ont réduit ses capacités de raffinage de 30 à 45 %, constatait le mois dernier l’Atlantic Council, un centre de recherche basé à Washington.
L’illusion d’une normalité
L’économie russe se retrouve ainsi avec un secteur de la défense qui a toujours besoin de plus d’argent, de composants importés et de main-d’œuvre, ce qui en augmente leurs coûts pour tout le monde, expliquait ce printemps l’International Institute for Strategic Studies de Londres.
Voulant aider son industrie militaire sans rompre l’illusion d’une économie de marché normale, le Kremlin force les banques à lui assurer du financement à prix d’ami, quitte à ce qu’on équilibre les choses en demandant des taux d’intérêt plus élevés aux autres secteurs.
Représentant environ le tiers de son budget, cet effort de guerre coûte cher à l’État russe. En plus de couper les jambes des entreprises et des consommateurs, ses augmentations de taxes répétées ne suffisent pas à compenser la hausse de ses dépenses militaires et le recul de ses revenus pétroliers. Au mois d’avril, son déficit était déjà 50 % plus élevé que ce qui avait été projeté pour toute l’année, note l’Atlantic Council.
Au moment de lancer sa guerre, Moscou pouvait compter sur d’importantes réserves financières accumulées au fil des années, mais ce coussin financier est largement épuisé.
Le prix de la chair à canon
L’une des politiques responsables de cette crise des finances publiques illustre toute la folie de « l’économie de mort » dans laquelle est entrée la Russie, expliquait cet hiver un rapport de l’Institut français des relations internationales (IFRI).
Ayant toujours besoin de nouveaux soldats pour remplacer le million et demi de morts et de blessés, mais voulant à tout prix éviter de recourir à une impopulaire conscription, Moscou a pris le parti d’offrir aux volontaires de plus en plus d’argent.
Lorsqu’on additionne le salaire, les primes et la compensation en cas de décès, une personne recrutée dans une région russe moyenne ayant combattu pendant un an avant de mourir peut ainsi espérer rapporter à sa famille un revenu équivalent à 15, 20 et parfois même 25 ans de travail dans l’économie civile de sa région. Baignées dans un discours faisant l’apologie de la force et de la patrie, les recrues sont « principalement des habitants de régions pauvres, dépourvus d’emploi stable, lourdement endettés, ainsi que des éléments criminels et déclassés », dit l’IFRI.
D’un point de vue strictement économique, ce « keynésianisme militaire » apparaît aujourd’hui épuisé et ne pas laisser d’autre option qu’un arrêt des hostilités, disent des experts. « Pas étonnant que le plus grand souhait d’environ les deux tiers des Russes soit une paix avec l’Ukraine », disait le mois dernier le centre de recherche britannique Chatham House.
La Russie aura toutefois du mal à remplacer son « complexe militaro-industriel hypertrophié » par une économie civile restée si longtemps isolée et à l’abandon. Et que dire du défi de réintégrer ses légions de mercenaires dans la société ?
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