Une entreprise veut déverser du calcaire dans la rivière Saint-Maurice pour capter du carbone
L’entreprise néo-écossaise CarbonRun élabore un projet de séquestration de carbone dans la rivière Saint-Maurice, au Québec. Son initiative implique de dissoudre jusqu’à 45 000 tonnes de poudre de calcaire par année dans le cours d’eau. Le promoteur, qui présente son projet ce mardi à Shawinigan, aimerait ouvrir les vannes dès 2027.
« Ce sera notre premier grand projet », explique au Devoir Eddie Halfyard, cofondateur et directeur de la technologie de CarbonRun, une entreprise créée en 2022 qui exploite, à l’heure actuelle, deux sites de petite envergure sur des rivières en Nouvelle-Écosse, et qui vend des crédits carbone.
Au Québec, CarbonRun veut bâtir son installation sur un terrain industriel du secteur Grand-Mère de Shawinigan, en amont du centre-ville. Elle dit avoir signé une lettre d’intention avec Bauval, une entreprise de l’industrie des granulats et des enrobés bitumineux, qui possède le site et qui deviendrait partenaire du projet.
L’installation planifiée consiste en un grand silo où serait stockée de la poudre de calcaire, extraite dans la province. Un doseur libérerait une quantité contrôlée du minéral dans une canalisation où circule de l’eau provenant du Saint-Maurice, qui serait ensuite retournée à la rivière.
La technologie de CarbonRun vise à « éliminer » du CO2 dans l’air pour atténuer le réchauffement du climat. Elle repose sur l’alcalinisation de l’eau. En théorie, une eau plus alcaline, et donc moins acide, absorbe plus efficacement le carbone atmosphérique. Elle séquestre ensuite ce carbone à long terme.
Les tenants de cette approche soutiennent qu’il s’agit d’accélérer un processus naturel, celui de la dissolution par la pluie des roches alcalines. Selon eux, une telle solution permet de compenser certaines émissions de gaz à effet de serre (GES) difficiles à éliminer, en parallèle à une réduction massive des émissions.
Développer et peaufiner ces technologies en vue d’un déploiement à grande échelle, en adéquation avec l’envergure du défi climatique, prend du temps, affirme M. Halfyard. « En fait, on aurait dû commencer il y a 20 ans », estime-t-il.
Potentiel climatique
CarbonRun désigne la technologie qu’elle développe d’« amélioration de l’alcalinité des rivières » ou encore de « chaulage de rivière ». Alors que plusieurs de ses compétiteurs veulent rehausser l’alcalinité des océans pour capter du CO2, la néo-écossaise se concentre sur les rivières, et choisit ainsi une approche unique au monde.
Le potentiel climatique de cette approche n’a cependant été que très peu étudié par la communauté scientifique, avertit Gwénaëlle Chaillou, une professeure d’océanographie chimique à l’Université du Québec à Rimouski.
« Derrière cette idée, il y a des questions géochimiques que nous ne comprenons pas bien. Et ces questions mériteraient vraiment notre attention avant qu’on se lance dans une telle expérience », estime Mme Chaillou, qui cite les interactions chimiques complexes entre la matière organique de la rivière et le calcaire.
M. Halfyard assure que ces phénomènes sont pris en compte dans sa comptabilité carbone « conservatrice », qui obéit à un protocole développé par le registraire Isometric.
Avec son projet sur la Saint-Maurice, CarbonRun entend « éliminer » jusqu’à 10 000 tonnes de CO2 par année. Cela correspond aux émissions d’environ 3000 automobiles à essence. Pour chaque tonne de CO2, elle va dissoudre 4,5 tonnes de calcaire dans la rivière.
M. Halfyard évalue à 3 ou 4 millions de dollars les investissements nécessaires à son projet au Québec. Et les frais d’exploitation, à 3 millions par année. Sur son site Web, CarbonRun assure qu’« aucun fonds public n’est requis ».
En 2024, la coalition Frontier (composée de Stripe, McKinsey, Alphabet, etc.) a promis d’acheter à CarbonRun des crédits carbone équivalant à 55 442 tonnes de CO2 pour une somme totale de 25 millions de dollars américains. Son initiative au Québec vise à répondre à cet engagement.
CarbonRun élabore son projet sur la rivière Saint-Maurice depuis mai 2025. Elle affirme avoir mené des discussions préliminaires avec de nombreux acteurs locaux, dont la Ville de Shawinigan. Elle dit mesurer « en continu » la qualité de l’eau entre Shawinigan et Trois-Rivières depuis mai 2026. Ces mesures doivent se poursuivre pendant le chaulage.
Autorisations et consultations
Le chaulage de rivières existe depuis plusieurs décennies, notamment en Nouvelle-Écosse, en Suède et en Norvège. Toutefois, le but de ces projets ne consiste pas à capter du carbone, mais à réduire l’acidité de cours d’eau pollués pour aider les saumons à s’y épanouir. Ils sont déployés dans des bassins versants rongés par les pluies acides.
Des membres de l’équipe de CarbonRun ont travaillé sur ces expériences de conservation. L’entreprise argumente maintenant que son projet sur la Saint-Maurice permettra d’« améliorer la qualité de l’eau » de cette grande rivière longtemps employée pour la drave et bordée de grandes usines. La preuve de cette promesse écologique reste à faire.
Il faut dire que, comme toutes les rivières qui coulent sur le granit du Bouclier canadien, la Saint-Maurice est naturellement très acide (pH de 6,1) et pauvre en calcium. Rehausser son pH comme le propose CarbonRun risque d’avoir des répercussions considérables sur ses écosystèmes.
CarbonRun n’a pas encore obtenu les autorisations environnementales nécessaires pour son projet, tant au niveau provincial que fédéral. M. Halfyard veut soumettre une proposition finale d’ici la fin de l’année. S’il obtient le feu vert des ministères, il espère lancer les travaux en 2027.
En parallèle, l’entreprise s’affaire à consulter les communautés de la Mauricie. Elle appelle notamment à une « collaboration authentique » avec la nation atikamekw, qui fréquente la Saint-Maurice depuis des lustres.
« Si une Première Nation ou une communauté ne souhaite pas que ce projet se poursuive, ou souhaite en voir certains aspects adaptés, cette volonté sera respectée », écrit CarbonRun sur son site Web.
L’entreprise est en train « d’activement discuter » avec des partenaires locaux auxquels des redevances pourraient être versées, explique M. Halfyard. Aucune entente formelle n’a encore été conclue.
Des représentants de CarbonRun doivent se rendre ce mardi à Shawinigan pour une séance d’information sur le projet au Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins.
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