"On ne peut plus urbaniser comme on l’a fait par le passé en Région bruxelloise", dénonce une chercheuse qui analyse la disparition des amphibiens

Un oiseau accroché à une branche qui frôle la surface de l’eau, des tortues qui prennent un bain de soleil sur les restes d’un tronc d’arbre qui émerge, le lac du Bois de la Cambre a des allures d’étang tranquille, avec au loin le chalet Robinson édifié sur l’île en son centre.
Dans les oreilles, le bruit des débroussailleuses qui coupent les herbes rebelles des pelouses domine celui des foulées cadencées des nombreux joggeurs sur les sentiers de graviers, les rires des promeneurs assis sur les bancs et des cris d’oiseaux dans le ciel. Mais il y a quelques décennies, le spectacle sonore aurait été tout autre, selon la chercheuse Ariane D’Hoop. "Au crépuscule, on aurait entendu chanter ici des crapauds calamites. Mais voilà des années qu’ils ont disparu. Même plus que des années puisque les dernières fois où ils ont été observés ici c’était fin 19ème, début 20ème siècle".
Des tortues, sans doute relâchées par des particuliers, profitent d’un bain de soleil sur les troncs et branches tombés dans l’eau du lac. © B. Schmitz – RTBF
Un bois qui serait plus un parc qu’un espace encore totalement sauvage
En fait, ce crapaud calamite n’a plus été vu depuis que le bois de la Cambre a été transformé, aménagé et utilisé comme un parc urbain. Et la raison est notamment à chercher sur les berges du lac. Avant l’aménagement du Bois, le terrain était constitué de marécages, de petits espaces humides où l’eau arrive directement sur la pelouse.
Avec des berges aussi solides et aussi verticales, ils n’ont probablement plus été capables de ressortir de l’eau
Mais avec le lac, on a aussi créé des berges comme des petits murets, qui dépassent la surface de l’eau de 60 cm par endroits. "Or, ces crapauds calamites doivent aller à l’eau, puisqu’ils mettent leurs œufs à l’eau pour se reproduire et que c’est là que les têtards grandissent", explique Ariane D’Hoop. "Le terme amphibien, cela vient "d’amphibios", double vie, à la fois terrestre et aquatique. Avec des berges aussi solides et aussi verticales, ils n’ont probablement plus été capables de ressortir de l’eau. Une hauteur comme celle-là, c’est impossible pour un crapaud. Il ne pourrait jamais sauter aussi haut".
A gauche, on voit les berges aménagées en petits murets et qui bordent le lac du Bois de la Cambre. © B. Schmitz - RTBF
Moins d’espaces verts, mais plus d’espaces sauvages ?
Ce crapaud calamite n’est pas le seul dont Ariane d’Hoop raconte la disparition. Dans ses recherches, elle évoque au moins trois autres espèces, disparues elles plus récemment, mais aux noms tout aussi poétiques : "il y a le triton crêté, la rainette arboricole ou encore l’alyte accoucheur. Les dernières fois où des naturalistes amateurs les ont observés en Région bruxelloises, c’était plutôt dans les années 70 ou 80".
Ce n’est pas parce qu’il y a des arbres et du gazon à un endroit qu’il y a une richesse en termes de vivant
Et derrière ces histoires, la chercheuse de l’Université Saint-Louis, veut aussi mettre en avant une réalité que, selon elle, les décideurs bruxellois oublient trop souvent. "En fait, on parle beaucoup du vert à Bruxelles. Mais ce n’est pas parce qu’il y a des arbres et du gazon à un endroit qu’il y a une richesse en termes de vivant. On ne peut plus urbaniser et faire disparaître des espaces sauvages comme on l’a fait par le passé, cette étude historique que j’ai menée le montre".
Le lac du Bois de la Cambre, avec le chalet Robinson au fond et un oiseau en plein envol au milieu. © B. Schmitz – RTBF
Les vertébrés les plus menacés au monde
Bruxelles était au départ une région de marécages qui ont presque tous été asséchés ces dernières décennies, explique encore la chercheuse. "Cela veut dire que les conditions de vie pour de nombreux batraciens et amphibiens ont également disparu. Par exemple, l’alyte accoucheur qui vivait dans tout le chapelet d’étang à Uccle a disparu du fait que ce réseau s’est effiloché. Lorsque telle marre, tel étang a été remblayé, l'un après l'autre. Je reviens donc sur l’importance de ces microdécisions qui, les unes après les autres, provoquent ce détricotage".
Les enfants d’aujourd’hui, comment est-ce qu’ils pourront s’émerveiller à l’avenir qu’il y a d’autres formes de vie sur terre, à part en allant dans un zoo ou au musée ?
La chercheuse Ariane D'Hoop devant le lac du Bois de la Cambre. © B. Schmitz - RTBF
Cela veut dire que même s’il reste aujourd’hui des batraciens et amphibiens qui vivent près des espaces humides de la Région (par exemple des grenouilles rieuses, près des étangs de Neerpede Anderlecht), le nombre et la diversité de ces espèces est en chute chez nous. Et ils ne seraient pas les seuls. "Ce que me disent beaucoup de naturalistes de terrain bruxellois, c’est que quand ils étaient petits, il y avait énormément de terrains sur lesquels ils pouvaient aller observer, pendant des heures, plein d’insectes, d’oiseaux. Potentiellement des amphibiens aussi.
Ils les ont vus disparaître au fil de leur vie. Et ils se disent : mais les enfants d’aujourd’hui, comment est-ce qu’ils pourront s’émerveiller à l’avenir qu’il y a d’autres formes de vie sur terre, à part en allant dans un zoo ou au musée ?", s'interroge la chercheuse.
Un panneau installé sur la Trassersweg à Neder-over-Heembeek en 2022. Route qui voit passer chaque année des batraciens. Pour leur sécurité, la vitesse y est limitée à 10 km/h. © RTBF
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