«Fatherland»: pays divisé et famille déchirée
Au printemps 1949, Thomas Mann effectue un périple en Allemagne. Cela, après qu’en 1933, à la suite de la publication du roman Mario et le magicien où il sonnait l’alarme devant la montée du fascisme, l’illustre auteur de La montagne magique et de La mort à Venise eut choisi l’exil. En Allemagne de l’Ouest, on lui remettra le prix Goethe. Puis, en Allemagne de l’Est, on lui décernera… la même récompense. L’accompagne lors de ce séjour sa fille Erika Mann, autrice et ex-correspondante de guerre. Mais voici que la nouvelle de la mort de Klaus, le frère d’Erika, leur parvient. Paweł Pawlikowski parle de son film Fatherland (La patrie), lauréat du Prix de la mise en scène à Cannes, ex æquo avec La bola negra.
C’est en lisant le roman à teneur biographique que Colm Tóibín a consacré à Thomas Mann que le réalisateur polonais se prit de fascination pour un épisode précis de la vie de l’écrivain.
« Ma curiosité a été piquée par ce voyage que Thomas Mann a effectué en 1949 avec son épouse Katia », se souvient le cinéaste lors d’une table ronde virtuelle à laquelle Le Devoir a été convié en exclusivité québécoise.
« Ça me semblait un point de départ prometteur. Ce n’était pas une histoire à proprement parler, mais plutôt une situation intrigante impliquant ce grand auteur, intellectuel célèbre incarnant la culture humaniste du XIXe siècle, confronté à un pays qu’il avait dû fuir autrefois… Un pays désormais brisé, en ruine, et tiraillé entre deux manières radicalement différentes d’envisager l’avenir. »
Justement, « brisé, en ruine, et tiraillé », cela correspond alors un peu à l’état de la famille Mann.
Une configuration dramatique
Afin de tirer de cette « situation intrigante » une « histoire à proprement parler », Paweł Pawlikowski fit intervenir la fiction, avant de plus tard solliciter Hendrik Handloegten à titre de coscénariste (Babylon Berlin).
« J’ai modifié la chronologie et changé certains personnages, Thomas Mann [Hanns Zischler ; Munich] voyageant désormais plutôt avec sa fille Erika [Sandra Hüller ; Anatomie d’une chute]. Ces deux-là avaient une relation très intéressante, et elle avait au surplus été son assistante et sa traductrice lors de voyages précédents. Il n’était donc pas invraisemblable qu’elle l’accompagne et l’assiste ici ; de plus, comme elle avait été pilote de rallye, elle pouvait conduire la voiture. »
Le troisième personnage clé était Klaus (August Diehl ; Le jeune Karl Marx), même s’il n’apparaît que dans la séquence d’ouverture.
« Erika et lui n’étaient pas des jumeaux, mais c’était tout comme tant ils étaient proches. De ses six enfants, Erika était la préférée de Thomas Mann. Klaus était son deuxième favori. Je me suis beaucoup renseigné sur Klaus et Erika, sur leur enfance, leurs aventures, la façon dont ils partageaient leurs amants — Klaus épousant l’amante d’Erika, Erika épousant l’amant de Klaus… »
Pour l’anecdote, l’amant en question, Gustaf Gründgens, servit de modèle à l’acteur dont la carrière est favorisée par la montée du nazisme dans le controversé roman Mephisto qu’écrivit Klaus Mann en 1936, et dont István Szabó tira un remarquable film en 1981.
Quoi qu’il en soit, à l’inverse de sa sœur, Klaus avait coupé les ponts avec son père. L’annonce de sa mort voit Erika et ce dernier avoir des réactions contrastées : elle veut reporter les honneurs et rentrer pour l’enterrement, il entend plutôt s’en tenir au programme prévu. Famille déchirée, écrivait-on.
« Thomas Mann était un pater familias victorien tout en étant un homosexuel refoulé. Il n’était pas un gai actif, mais son imagination et ses désirs étaient homosexuels. Il était très compliqué. Mais je ne souhaitais pas expliquer ses dynamiques familiales. Je me suis intéressé aux deux personnages que sont Thomas et Erika, ainsi qu’à ce troisième personnage, absent, qu’est Klaus. J’avais là une sorte de triangle, ce qui constitue une configuration dramatique formidable. »
Le dilemme de l’exilé
En cours d’écriture, les dimensions personnelle et historique fusionnèrent, comme dans Ida et La guerre froide (Zimna wojna), eux aussi filmés en noir et blanc et formant avec Fatherland une trilogie officieuse.
« Le personnel et l’historique se faisaient écho, opine le cinéaste. Cet aspect-là est fidèle à la réalité. Mann a bel et bien été invité en Allemagne de l’Ouest, à Francfort, où Goethe est né et où on célébrait son bicentenaire. Francfort était également le quartier général des forces d’occupation américaines. Mann a ensuite été invité à Weimar, en Allemagne de l’Est, où Goethe a vécu la majeure partie de sa vie. Il n’y avait qu’à consigner tout ça dans le scénario. »
Cette « concurrence » entre deux Allemagne promptes à vouloir s’approprier deux auteurs phares de la nation, Goethe et Mann, en instrumentalisant ceux-ci à des fins politiques, n’échappa pas au second.
« Ce dilemme a fait agoniser Mann : se rendre en Allemagne de l’Est signifiait qu’il ne pourrait probablement pas retourner vivre aux États-Unis en raison du climat anticommuniste instauré par [le sénateur] McCarthy, tandis qu’aller en Allemagne de l’Ouest, c’était faire face à une certaine hostilité et à des articles lui reprochant de ne pas avoir “souffert avec le peuple” pendant la guerre, puisqu’il vivait en Californie. »
Au milieu de ce tumulte, il y avait cet homme, Thomas Mann, qui était doté d’un « regard ouvert », dixit Paweł Pawlikowski.
« Mann saisissait toutes les nuances et facettes de la situation. Il était très ouvert d’esprit, y compris à l’égard de cette tentative des communistes de créer une société nouvelle. Ouverture ne rimait toutefois pas avec adhésion : comme le dit Mann dans le film, il était un “vestige de la bourgeoisie” et ne croyait plus aux utopies. En fait, je n’ai pas eu à inventer grand-chose. Au contraire, j’ai dû me limiter dans ce que je choisissais d’inclure. »
Valeur métaphorique
Une autre raison ayant poussé le cinéaste à revenir sur cet épisode précis tient à la valeur métaphorique que lui conféraient ses protagonistes momentanément aux antipodes, ainsi que son contexte, à savoir cette Allemagne divisée.
« Ce point de départ me semblait d’autant plus pertinent qu’il résonne avec l’état du monde actuel. Les parallèles sont là : quelque chose s’effondre et il y a deux factions qui poussent des narratifs opposés. Sauf qu’aujourd’hui, la polarisation se produit moins dans la sphère physique, comme c’est le cas dans le film, que dans la sphère numérique. C’est plus insidieux. J’ai un peu peur, je l’avoue, car ce qui se passe est très clair. Hélas, que peut-on y faire, quand on sait que les gens qui ont déployé ces technologies qui divisent sont ceux-là mêmes qui profitent de cette polarisation ? »
À ce sourd effroi, le cinéaste oppose la vision étrangement rassurante d’un père et d’une fille qui, par-delà leurs différends, renouent à tâtons. Peut-être est-ce pour cette raison que l’image finale de communion dans une église bombardée provoque une telle montée d’émotions.
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