«Raclette»: funestes bacchanales
Il y a bien failli y avoir deux pièces de Camille Giguère-Côté sur nos scènes cet automne. En plus de Raclette, actuellement présentée en formule 5 à 7 au théâtre La Licorne, Juste des bonhommes qui bougent devait prendre l’affiche à la salle Jean-Claude-Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en septembre, jusqu’à ce que la série de représentations soit annulée faute de financement. Il est toutefois possible d’en lire le texte, publié chez Atelier 10, de même que le premier opus de l’autrice, Le show beige. Dans ces trois comédies existentielles, on trouve un humour mi-absurde, mi-caustique porté par des personnages mal outillés et désorientés face à la grande aventure de la vie.
Le couple au centre de Raclette n’échappe certainement pas à ce flottement oppressant propre à une existence dénuée de repères et de sens. L’amour que les deux trentenaires partagent depuis une quinzaine d’années, apparaissant plutôt tiède, ne suffit pas plus à les combler que les stratégies de valorisation qu’ils ont mises en place. Ils se gaussent entre autres de leurs amis, usant d’eux comme de faire-valoir. Ils font notamment des paris à leur sujet, dont le pointage s’accumule parallèlement à ceux des multiples jeux qu’ils expérimentent en groupe lors de leurs rituelles soirées raclette. Or, cette fois, alors que le tandem revient d’une pause nicotine à l’extérieur, la salle à manger se trouve désertée. S’ensuit un récapitulatif des dernières rencontres qui vise à cerner les causes probables de cette défection.
Sous la gouverne du directeur artistique du Théâtre Bistouri, Marc-André Thibault, deux comédiens, Clémence Lavallée et Christophe Payeur, campent à eux seuls les deux hôtes et leurs quatre invités. S’ils se montrent certainement à la hauteur de la tâche, prêtant des traits reconnaissables à chaque figure évoquée, permettons-nous tout de même de soutenir que cette approche de mise en scène dessert le texte. Non seulement ce procédé, caricatural, s’use assez rapidement et s’avère par moments fastidieux, mais, surtout, il empêche qu’advienne la vérité nécessaire tant au drame qu’à la comédie. Car les grands acteurs comiques n’ont de cesse de le répéter : pour que la drôlerie se déploie réellement, il s’avère opportun que les personnages, eux, soient sérieux, qu’ils soient sincèrement convaincus de la légitimité de ce qu’ils pensent et éprouvent. Ici, le filtre de la moquerie empêche la création d’un lien d’empathie entre le public et les convives, minant ainsi la richesse de l’expérience spectatorielle.
Cette distribution réduite, en revanche, se prête parfaitement à l’espace limité qu’offre la salle de répétition de La Licorne. Il en va de même du dispositif scénographique ingénieux élaboré par Carol-Anne Bourgon Sicard, qui présente une table verticale où sont fixés les accessoires nécessaires au festin ainsi que des pièces de jeux divers.
Raclette n’est peut-être pas le texte le plus abouti de Camille Giguère-Côté, entre autres vu son côté plutôt explicite, alors que Le show beige, par exemple, laissait davantage de latitude d’interprétation aux spectateurs et abordait les choses de façon plus métaphorique. Il n’en demeure pas moins que la dramaturge manie fort habilement une langue vive et mordante et qu’elle traduit d’une manière bien à elle l’égarement ainsi que d’autres états préoccupants de ses congénères. En somme, on a déjà hâte à sa prochaine création.
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