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Saturday, September 26, 2026

La production de gaz de schiste est-elle moins risquée qu’avant?

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On croyait le débat sur le gaz de schiste mort et profondément enterré dans le sol de la vallée du Saint-Laurent.

Il l’était, en effet, depuis l’adoption par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), en 2022, de la loi 21, qui interdit la recherche ou la production des hydrocarbures sur le territoire québécois, ce qui inclut, bien entendu, le gaz de schiste.

Depuis 2023, le Québec codirige même une alliance internationale de 24 États dont le but est d’accélérer la sortie progressive des énergies fossiles, la Beyond Oil and Gas Alliance (BOGA).

L’interdiction d’exploiter le gaz de schiste est l’aboutissement d’une quinzaine d’années de bouleversements, de revirements et d’examens scientifiques autour de cette filière énergétique au Québec.

Mais, contre toute attente, le sujet refait surface.

C’est Christine Fréchette qui a rouvert la porte au printemps dernier. Lorsqu'elle s'est lancée dans la course à la direction de la CAQ, elle s'est dite prête à réévaluer la position de son parti, un changement de trajectoire qui en a étonné plusieurs.

Le contexte géopolitique actuel et des impératifs du coût de la vie doivent nous amener à revoir certaines positions et à réfléchir de nouveau à l’exploitation de nos ressources énergétiques, a-t-elle dit en mars dernier.

Éric Duhaime et des membres de son équipe se tiennent derrière un lutrin posé près d'un puits d'exploitation de gaz de schiste.

Le chef conservateur, Éric Duhaime, s'est rendu dans la circonscription d'Arthabaska-L'Érable pour promettre de relancer l'exploitation des gaz de schiste.

Photo : Radio-Canada / Marie-Isabelle Rochon

Une brèche dans laquelle s’est faufilé sans tarder Éric Duhaime. Le chef du Parti conservateur du Québec (PCQ) se montre plus catégorique et promet, s’il a la balance du pouvoir, de tout faire pour exiger la relance de l’exploitation du gaz de schiste.

Le retour de ce débat est d’autant plus frappant qu’il y a une quinzaine d’années, où le Québec a traversé une crise profonde autour du gaz de schiste, qui semblait alors avoir définitivement scellé le sort de cette filière énergétique.

Une crise qui a marqué l’histoire

Tout a commencé autour de 2008-2009, quand, du jour au lendemain, des citoyens des basses-terres du Saint-Laurent se sont retrouvés avec un puits de forage de l’autre côté de leur clôture. Une impression d’improvisation qui a rapidement nourri une vaste opposition populaire et citoyenne.

Les grandes manifestations contre le gaz de schiste, au tournant des années 2010, ont marqué l’histoire environnementale du Québec. À l’époque, on connaissait très peu ses effets. Mais la colère citoyenne a propulsé les évaluations scientifiques et fait progresser les connaissances.

Une foule manifeste dans la rue avec des pancartes écrites à la main dénonçant l'exploitation des gaz de schiste.

La crise du gaz de schiste au Québec a suscité une grogne populaire sans précédent dans les régions touchées.

Photo : The Canadian Press / Graham Hughes

Dès 2011, le Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a conclu que l’implantation de cette filière au Québec était prématurée, notamment en raison des importantes lacunes scientifiques.

Québec a alors imposé un moratoire et lancé une évaluation environnementale stratégique, dont le but est d’effectuer un examen scientifique détaillé.

Menée pendant trois ans, cette évaluation a confirmé plusieurs préoccupations, notamment les risques pour l’eau potable, les émissions polluantes, les conflits d’usage avec le milieu agricole, et l’absence d’acceptabilité sociale. Elle concluait aussi que les retombées économiques potentielles apparaissaient faibles au regard des risques environnementaux.

La loi 21, qui interdit l’exploitation des hydrocarbures depuis 2022, est en bonne partie l’aboutissement de ces années d’études et de connaissances accumulées sur cette filière.

Gaz de schiste : de quoi parle-t-on?

Contrairement au gaz naturel conventionnel, qui repose dans une roche perméable, le gaz de schiste est emprisonné dans une formation imperméable, entre 1500 et 4000 mètres de profondeur. Pour l’extraire, on doit fracturer la roche en creusant un puits vertical, puis horizontal, et en injectant sous très forte pression un mélange composé d’eau (90 %), de sable (9 %) et d’additifs chimiques (1 %). Ce fluide fracture la roche, le sable maintient les fissures ouvertes et permet au gaz de se libérer et de remonter. Une partie du mélange liquide remonte à la surface avec le gaz, tandis que l’autre reste dans le sol.

La technologie d’extraction s’est-elle améliorée?

Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, promet de lever l’interdiction de l’exploitation des hydrocarbures au Québec et de, selon sa plateforme électorale, permettre l’exploitation responsable du gaz emprisonné dans le schiste québécois.

Il estime cette fois que l’acceptabilité sociale sera au rendez-vous. La technologie a évolué, disait-il au micro de l’émission Tout un matin sur ICI Première. Il cite entre autres le recyclage de l’eau de fracturation et le fait que moins de puits sont nécessaires pour extraire le gaz.

La technologie a effectivement évolué, mais surtout sur le plan économique, et moins sur le plan environnemental, explique en entrevue la toxicologue et professeure à l’Université de Toronto, Élyse Caron-Beaudoin.

Les avancées technologiques nous permettent surtout d’aller chercher plus de gaz de façon plus efficace, mais il est bien démontré qu’avec la croissance de la production, il y a une hausse des fuites de méthane, d’émanations de composés organiques volatils dans l’air local ou des cas de contamination des eaux de surface ou souterraines, dit-elle à Radio-Canada.

Elle sourit assise dans un parc à l'automne.

Élyse Caron-Beaudoin est professeure au Département de science et société de l'Université de Toronto, et une experte des effets écotoxicologiques du gaz de schiste au Canada.

Photo : Gracieuseté : Élyse Caron-Beaudoin

Mme Caron-Beaudoin fait partie d’une petite poignée d’experts au Canada qui s’intéressent aux effets de la fracturation hydraulique des puits de gaz de schiste sur l’environnement et la santé humaine.

En effet, la technologie permet aujourd’hui aux compagnies d’avoir de meilleurs rendements. Plutôt que d’aménager une plateforme d’exploitation pour chaque puits, elles peuvent regrouper de 6 à 20 puits pour un seul site aménagé. Les foreuses creusent verticalement côte à côte, puis bifurquent de façon horizontale dans différentes directions, en forme de pattes d’araignées.

Cela réduit la pollution visuelle en surface et multiplie le volume de gaz extrait.

Sur le plan environnemental, par contre, les choses ont peu évolué.

Il est vrai, comme l’avance Éric Duhaime, que dans certaines régions d’Amérique du Nord, une partie du fluide de fracturation est réutilisé. En Pennsylvanie, par exemple, la grande majorité de ces liquides est recyclée : ils sont traités pour être réutilisés dans d’autres puits. Une opération très coûteuse qui nécessite des infrastructures importantes pour traiter les fluides et les transporter.

Ces coûts en freinent plusieurs. En Alberta, par exemple, à peine 2 % de ces fluides étaient recyclés en 2024. Le reste des opérations nécessite donc de nouveaux apports en eau… Beaucoup d’eau.

En Colombie-Britannique, un seul puits utilise environ 23 millions de litres d’eau, soit l’équivalent de neuf piscines olympiques. À l’échelle du Canada, environ 14 000 puits ont été fracturés hydrauliquement.

Un bassin de rétention d'eau bordé d'une clôture portant des panneaux de danger se trouve devant un site industriel.

L'extraction de gaz de schiste produit des résidus d'eaux usées qui sont très souvent stockées en surface, comme ici en Pennsylvanie.

Photo : afp via getty images / MLADEN ANTONOV

Contamination de l’eau et de l’air

Mais réutiliser les liquides de fracturation ne fait pas disparaître les risques de contamination. Selon les données de Ressources naturelles Canada, environ 30 % du fluide injecté dans le puits revient à la surface.

Ces eaux usées peuvent contaminer les sources d’eaux de surface et souterraines. Lorsqu’elles ne sont pas recyclées, elles sont stockées dans des bassins à ciel ouvert, ou alors réinjectées en profondeur dans d’anciens puits de pétrole ou de gaz. Avec le temps, ces eaux usées peuvent migrer vers la nappe phréatique.

Ces fluides contiennent non seulement les additifs chimiques du mélange original de fracturation, mais aussi des éléments toxiques naturellement présents dans les profondeurs géologiques.

Il y a des métaux lourds, des éléments radioactifs, des composés organiques volatils et d’autres polluants.

Dans plusieurs études publiées entre 2019 et 2025, elle et ses collègues ont documenté en détail des contaminants qui se retrouvent dans l’air et dans les eaux de surface ou souterraines.

Les experts ont notamment détecté du baryum, de l’arsenic, du plomb, du benzène et du méthane dans les sources d’eau ou dans des échantillons d’urine des populations vivant à proximité des puits.

Et ce n’est qu’une partie du problème. Les activités entourant le gaz de schiste émettent aussi des polluants atmosphériques.

Le torchage, qui consiste à brûler du gaz à la sortie des puits pour contrôler la pression dans les installations, entraîne notamment des émissions de méthane, dont le potentiel de réchauffement est environ 80 fois supérieur à celui du CO2 sur 20 ans.

Les fuites de méthane provenant des puits, notamment celles des puits abandonnés, sont aussi une source importante de pollution. Au Québec, 8 des 18 puits forés et fracturés entre 2006 et 2010 laissent toujours s’échapper du méthane, selon des informations rapportées par Le Devoir le 17 septembre dernier.

Un puits clôturé.

Un puits de gaz de schiste orphelin à Saint-Edouard-de-Lotbinière, en bordure de la forêt seigneuriale.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Perron-Drolet

L’évaporation des eaux usées est aussi un facteur important de la pollution de l’air, explique Élyse Caron-Beaudoin.

Elle et ses collègues ont détecté 40 types de composés organiques volatils dans plus de la moitié des échantillons prélevés auprès de résidents vivant près de sites de forage en Colombie-Britannique, notamment des échantillons d’air, de cheveux, d’ongles et d’urine.

Parmi ces substances figuraient du benzène, de l’acétone ou du chloroforme, à des concentrations supérieures à celles habituellement observées dans la population canadienne en général.

Le gaz de schiste et la santé humaine

En plus de réaliser des recherches sur le terrain en Alberta et en Colombie-Britannique, Élyse Caron-Beaudoin et ses collègues ont passé en revue une cinquantaine d’études toxicologiques épidémiologiques menées aux États-Unis et au Canada sur les effets du gaz de schiste sur l’environnement et la santé.

Ces travaux font ressortir des associations entre la proximité des puits et des effets néfastes sur la santé des personnes. Plus les populations habitent près des puits et plus il y a de puits, plus les risques semblent élevés.

On observe plusieurs effets sur les grossesses ou des problèmes à la naissance des enfants, comme [une plus grande proportion] de bébés prématurés ou de bébés avec un poids plus petit, dit la chercheuse.

Vivre à moins d’un kilomètre d’un puits pendant une grossesse est notamment associé à une réduction moyenne de 38 grammes du poids du bébé à la naissance. Le risque d’un accouchement avec une prématurité extrême, à moins de 28 semaines, est deux fois plus élevé que chez les personnes vivant à proximité des puits.

Les études recensées font également état d’incidences plus élevées pour certains cancers, notamment chez les enfants, ainsi que des problèmes respiratoires, comme l’asthme, dont le risque serait de trois à quatre fois plus élevé.

Le brûlage de gaz naturel sur un site gazier.

Le torchage, qui consiste à brûler l'excédent de gaz provenant des puits, émet de nombreuses substances polluantes, néfastes pour la santé humaine.

Photo : Radio-Canada / Kyle Bakx/CBC

Il serait utile d’inclure dans le débat toutes ces informations, s’il va plus loin après les élections.

De plus, au-delà de l’extraction du gaz de schiste, un élément demeure absent du discours des candidats qui veulent rouvrir ce débat : la logistique du transport, et l’exportation. Éric Duhaime justifie la relance du gaz de schiste en le présentant comme une énergie plus propre que pourra acheter l’Europe pour remplacer son charbon.

Exploiter le gaz de schiste imposerait la construction d’un vaste réseau de pipelines pour acheminer la ressource vers des centrales ou un port méthanier, qu’il faudra construire.

Si un tel projet voyait le jour à Baie-Comeau, comme le propose le projet Marinvest Energy, il faudra que ces gazoducs traversent le Saint-Laurent, les ressources étant surtout concentrées au sud du fleuve. Un chantier qui ferait remonter à la surface les souvenirs du projet de pipeline Énergie est.

Où en sera l’Europe au point de vue énergétique quand le gaz de schiste québécois sera potentiellement prêt à être exporté, dans plusieurs années? Avec la guerre en Ukraine, l’instabilité aux États-Unis et la crise du détroit d’Ormuz, le Vieux Continent passe à la vitesse supérieure dans sa transition énergétique vers les renouvelables.

Le débat politique et économique est peut-être relancé, mais les faits scientifiques, eux, demeurent inchangés.

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