Le budget Champagne, un pari sur un avenir industriel
Bilan des courses au terme de la présentation du deuxième budget du gouvernement Carney ? Il reviendra aux générations futures de payer pour les ambitions du moment… Ou d’en récolter le dividende. C’est selon le niveau de confiance que vous inspire la stratégie libérale pour sevrer le Canada de sa dépendance économique aux États-Unis.
Le ministre des Finances et du Revenu national, François-Philippe Champagne, ne manquait pas de superlatifs lors de la présentation du budget. Les libéraux veulent accélérer la croissance par « un supercycle d’investissements » et des « megadéductions » aux entreprises qui feront du Canada le pays le plus favorable aux capitaux étrangers parmi les membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
En soi, l’énoncé budgétaire est en droite ligne avec les intentions annoncées par le premier ministre, Mark Carney. Depuis la montée des tensions commerciales avec les États-Unis, l’érosion des alliances internationales et le retour du protectionnisme, le Canada a entrepris un colossal travail de reconstruction de ses capacités industrielles afin de raffermir sa souveraineté politique et économique. Ce travail de reconquête de l’autonomie canadienne passe par la filière pétrolière et gazière, au risque de faire du Canada le nouveau mouton noir de la lutte contre les changements climatiques, de même que par l’exploitation des ressources minières, l’énergie nucléaire, l’économie du savoir, l’accès à la propriété et l’abordabilité. Il y a même de la place pour les patinoires et les célébrations du 160e de la Confédération dans cette vision exaltante !
Il y en a beaucoup moins pour la classe moyenne qu’à l’époque du gouvernement Trudeau, pas encore assez pour les PME, et quand même plus pour des considérations sociales et culturelles (logement, accès à la propriété, lutte contre l’itinérance, soutien aux arts et aux médias).
La megadéduction des investissements consentie aux entreprises, pour ne citer qu’un exemple, s’inscrit dans cette logique de reconquête. La mesure coûtera 36 milliards sur cinq ans, en échange d’un espoir que le Canada attire des investissements étrangers et que les entreprises canadiennes comblent leur inquiétant retard de productivité. Toutefois, c’est à l’usage que nous verrons si les 22 milliards en retombées et les 80 000 emplois espérés seront au rendez-vous dans la prochaine décennie.
Dans l’immédiat, le Québec est quitte pour un mal de tête. L’arrimage de ses règles fiscales à celles du Canada cause un manque à gagner d’un milliard dans le prochain budget du ministre des Finances, Nicolas Marceau. Celui-ci aurait espéré un analgésique du fédéral, sous forme de transferts fiscaux. Le budget Champagne est muet sur la question, si bien que le Québec devra nouer des relations bilatérales productives avec le Canada s’il veut obtenir l’ombre du début d’un coup de pouce. Un manque à gagner additionnel de 3 milliards pourrait s’ajouter avec la décision unilatérale d’Ottawa de limiter à 3 % l’augmentation des transferts en santé alors que l’augmentation des coûts du système est évaluée entre 4 % et 6 %.
Malgré le manque de considération pour les provinces, la vision d’ensemble du gouvernement Carney n’est pas mauvaise en soi pour assurer l’essor économique du Canada et rivaliser avec les États-Unis dans la course aux investissements. D’ailleurs, le Canada est devenu la deuxième destination d’investissements directs étrangers dans le monde, tout juste après son voisin immédiat. Ces ambitions cachent toutefois une gestion préoccupante du déficit et de l’endettement.
Le déficit s’élèvera à 62,3 milliards de dollars en 2026-2027, soit 4,6 milliards de moins que les prévisions de la mise à jour économique de l’automne dernier, entre autres grâce à une augmentation des revenus, symbole de la résilience de l’économie canadienne, et une nouvelle méthode comptable inventive pour calculer les dépenses. La dette grimpe à 1306 milliards de dollars. Son poids relatif est de 39,9 % du PIB, et l’aiguille ne bougera pas jusqu’en 2030-2031. Fait à souligner : le ratio était d’environ 31 % avant la pandémie.
Le gouvernement voit les choses d’un autre œil. Le Canada affiche le ratio de la dette nette au PIB le plus bas du G7 (9,3 %). Le déficit par rapport au PIB est le deuxième plus bas du même groupe (2,5 %). Le pays se classe enfin au deuxième rang pour la croissance projetée du PIB en 2027 (1,7 %).
Il n’en demeure pas moins que le budget Champagne s’apparente à un pari sur un avenir industriel pour le Canada. Ce pari vient avec son lot d’incertitudes sur l’intérêt des investisseurs, la disponibilité des capitaux et de la main-d’œuvre et la vigueur à long terme des secteurs sur lesquels le Canada a choisi de miser. Certains de ces secteurs deviendront « toxiques » le jour où l’intensité des changements climatiques ramènera le développement durable au cœur des politiques publiques internationales.
Tout est une question de point de vue, d’hypothèses et de tolérance au risque. À court terme, le budget se défend. À long terme, la vision qui lui sert de socle est aussi audacieuse que périlleuse.
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